« Et si la mémoire était le vrai carburant de l’ultra ? »

L’article explore l’endurance comme mémoire vivante : une manière d’habiter l’effort, de relier le corps, le récit et le sens. Au-delà des données, il défend une pédagogie incarnée, où se souvenir, oublier et durer deviennent des actes profondément humains.
Le 31 janvier 2026
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« Le corps garde les traces de toutes nos expériences : il est mémoire. »
David Le Breton

Je me suis longtemps demandé ce que nous entraînions vraiment, lorsque nous endurons. Était-ce le cœur, les jambes, le souffle ? Ou autre chose — de plus intime, de moins visible, mais tout aussi décisif ?


Ces dernières années, en accompagnant des athlètes de l’extrême, en observant leurs métamorphoses silencieuses, j’ai commencé à percevoir une autre dynamique à l’œuvre. Quelque chose de plus profond, qui ne se capte ni par les datas, ni par les bilans.

C’est de cette intuition qu’est né l’ISMe — Institut Santé & Mental Endurance — et avec lui, un modèle de préparation mentale qui ne sépare plus l’effort du récit intérieur qui le porte. Un modèle où la mémoire devient la clef de voûte de la persévérance.

Pendant des millénaires, les humains ont couru sans connaître leurs allures.

Ils suivaient les rivières, les sentiers d’animaux, les étoiles. Leurs battements cardiaques n’étaient pas affichés, mais ressentis. Leur cadence n’était pas mesurée, mais écoutée. Et malgré cela — ou peut-être grâce à cela — ils tenaient.

Ce que Sébastien Raichon a accompli en bouclant plus de 400 km en montagne sans assistance la Spine Race, en est une réminiscence moderne. Ce genre d’exploit n’est pas une simple addition de watts, de gels et de stratégies. Il repose sur un art de tenir. Et cette ténacité n’est pas seulement physiologique. Elle est aussi mémoire.

Car notre capacité à endurer n’est pas neuve. Elle s’inscrit dans l’histoire longue de l’espèce humaine. Notre cerveau, notre système nerveux, notre musculature, notre manière même de nous souvenir, ont été façonnés par des millions d’années de déplacements, de fatigue, de résistance

L’endurance est une archive vivante, et la mémoire, loin d’être un simple outil pour se rappeler le passé, est le fil qui relie les efforts, les émotions, les apprentissages, les intentions.

Aujourd’hui, cette mémoire est menacée d’amnésie. Non pas parce qu’elle disparaît, mais parce qu’elle s’efface sous les chiffres.Nous avons réduit l’effort à ce qu’on peut stocker. Le souffle à une métrique. L’expérience à une publication.
Or, ce qui transforme un entraînement en apprentissage, un geste en identité, une course en quête, ne se trouve pas dans le graphe, mais dans le ressenti.

Ce texte est né de cette conviction que la mémoire est la forme invisible de l’endurance, qu’elle structure la ténacité, qu’elle éclaire les décisions en course, qu’elle stabilise l’émotion dans l’échec. Qu’elle est, pour le corps, ce que le cap est au navigateur : un point d’ancrage dans l’incertitude.
Je n’écris donc pas pour glorifier la performance, ni pour opposer technologie et présence.
Je cherche à comprendre comment nous pouvons réconcilier effort et conscience, données et symboles, discipline et poésie. À travers les neurosciences, la philosophie, mais aussi les témoignages de coureurs, d’ultra-triathlètes, de grimpeurs et de cyclistes — je tente ici de retrouver ce qui, dans la durée, nous relie à nous-mêmes.
Car endurer, au fond, c’est se souvenir.
Pas seulement du passé, mais de ce que l’on veut être — malgré la douleur, malgré le doute, malgré la peur d’abandonner.

Sapiens survie

Éduquer l’effort comme espace de conscience

L’endurance n’est pas qu’une affaire de muscles. C’est aussi un apprentissage moral, un exercice de lucidité, une manière d’habiter le monde avec attention. Courir longtemps, pédaler sous la pluie, nager à contre-courant ou marcher seul à travers les forêts ne construit pas seulement une physiologie adaptée mais affine également une sensibilité, façonne une éthique, et installe en nous une certaine forme de présence.

À l’heure où la performance se réduit trop souvent à des résultats mesurables, l’effort nous pose une question ancienne mais essentielle :

À quoi bon s’épuiser si ce n’est pas pour mieux se comprendre ?

Les éducateurs, les entraîneurs, les parents qui accompagnent des adolescents le savent bien. On ne transmet pas l’endurance en augmentant la charge. On la transmet en ouvrant un espace intérieur où l’individu apprend à ressentir, à nommer, à traverser. C’est là que l’effort devient éducatif, non pas lorsqu’il impose une norme extérieure, mais quand il invite à l’exploration de soi.

“Récompenser les premiers, c’est décourager ceux dont la victoire est intérieure.” — Philippe Meirieu

Cette phrase devrait être gravée à l’entrée des stades, des sentiers, des salles d’entraînement. Elle nous rappelle que la valeur d’un effort ne se mesure pas à sa visibilité, mais à sa profondeur. À ce qui se transforme silencieusement dans un être humain qui décide de continuer malgré le doute, d’écouter plutôt que forcer, de ralentir sans honte.

Prenons l’exemple de certains jeunes grimpeurs. Il y a ceux, très techniques, qui enchaînent les voies, fixés sur les cotations. Et puis il y a d’autres, plus lents, qui posent leurs mains sur la roche, ferment les yeux quelques secondes, cherchent l’équilibre dans l’instant. Chez eux, le geste devient langage. La lenteur, un choix. L’effort ici est en quelque sorte une forme de lecture du monde.

Ils ne cherchent pas seulement à réussir un “6c”. Ils cherchent à sentir et à le comprendre de l’intérieur, à vivre leur effort plutôt qu’à le dominer.

Ce type d’apprentissage ne passe pas par l’accumulation de données. Il passe par une pédagogie du vivant : une manière d’enseigner qui ne pousse pas, mais propose ; qui ne cherche pas à corriger, mais à éveiller.

Ici, un adolescent qui prend conscience de sa respiration, qui ose dire qu’il est épuisé, ou qui décide de s’arrêter sans se sentir en échec, acquiert une forme rare d’autorité intérieure.
Et cela vaut à tout âge.

Certaines recherches en neurosciences confirment ce que beaucoup de pratiquants sentent confusément : le retour à l’instant vécu — c’est-à-dire à l’expérience incarnée — active des réseaux impliqués dans l’attention soutenue, la régulation émotionnelle et la mémoire. Un effort pleinement habité laisse une trace durable : il ne forge pas que des muscles, il inscrit une mémoire sensible dans le corps. (Farb, Segal & Anderson, 2013)

Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux coureurs expérimentés, après des années de chronos, finissent par changer de posture. Ils ne courent plus « contre » le temps, mais avec lui. Ils deviennent des coureurs intuitifs, à l’écoute de leurs sensations, de leurs rythmes, de leurs fragilités. Ils savent renoncer à un sommet sans se sentir diminués. Ils peuvent revenir sur leurs pas sans appeler cela une défaite. Pour eux, l’effort n’est plus un instrument de dépassement. Il devient une manière d’être au monde.

Mais comment transmettre cela ?

Par l’exemple, bien sûr.

Mais aussi par des dispositifs pédagogiques simples et puissants :

  • Des “séances dîtes à l’envers” où l’objectif est de ralentir, de ressentir, de dialoguer avec son corps.
  • Des carnets de sensations, où l’on note non les kilomètres, mais les émotions, les doutes, les métamorphoses intérieures.
  • Des cercles de discussions après les courses, où chacun peut exprimer ce qu’il a traversé, comme par exemple la solitude, la peur, la joie, l’abandon.

Dans ces espaces, ce n’est pas la réussite visible qu’on valorise, mais le processus intérieur.

Cette lente maturation de soi par le mouvement. Ce lien entre fatigue et lucidité, entre corps et mémoire.

Car ce que l’on vit dans l’effort — quand il est habité — ne disparaît pas. Il s’inscrit et forme une empreinte. Et c’est cette mémoire sensible qui deviendra, plus tard, ressource.

Peut-être est-ce cela, au fond, que l’endurance enseigne : non pas comment aller plus vite, mais comment se souvenir de ce qui nous fait tenir.

Trail running

Se souvenir pour tenir : la mémoire comme force intérieure

L’endurance ne tient pas qu’à des muscles. Elle tient littéralement à quelque chose qui nous échappe: la capacité à se souvenir. Pas au sens scolaire du mot, pas comme une bibliothèque poussiéreuse que l’on consulte à l’occasion, mais comme une force souterraine, qui relie les instants vécus, redonne du sens à l’effort, et suture l’identité au fil du mouvement.

Quand tout vacille, ce n’est pas le mollet qu’on interroge, c’est la mémoire du corps et du vécu. Ce coureur en haut du col, hagard mais droit, ne tient pas seulement grâce à l’énergie qu’il a encore: il tient parce qu’il se souvient qu’il a déjà tenu. La mémoire n’est pas un souvenir, elle est une preuve intime, incorporée, que «je suis capable de passer par là, encore.»

Dans les années 2000, les chercheurs Francis Eustache et Béatrice Desgranges ont proposé un modèle devenu central pour comprendre cette force cachée: MNESIS.
Selon ce modèle, la mémoire ne se réduit pas à un tiroir du cerveau. Elle est un système multi-niveaux, impliquant différentes dimensions:

  • Une mémoire épisodique, qui conserve les événements vécus dans un contexte précis — le moment de bascule, l’appel intérieur, la traversée du doute.
  • Une mémoire autobiographique, qui tisse un récit de soi cohérent: «je suis celui ou celle qui a enduré.»
  • Une mémoire procédurale, plus discrète, mais essentielle dans la répétition des gestes: poser le pied sans y penser, gérer une descente sans y réfléchir.
  • Et une mémoire prospective, qui permet d’imaginer ce qui vient, de projeter un avenir dans la continuité du passé.


Ce quatrième visage, souvent ignoré, est fondamental pour le sportif d’endurance. Il explique pourquoi visualiser l’arrivée d’un ultra-trail ou d’un Ironman n’est pas une technique mentale accessoire, mais une mobilisation anticipée de la mémoire épisodique. Le cerveau encode un futur comme un souvenir potentiel, et c’est cet encodage qui permettra, plus tard, d’aller chercher dans l’effort une image, un parfum, une certitude intime.

Sur le plan neuroscientifique, cette puissance repose en partie sur une structure fascinante: l’hippocampe. Ce n’est pas un simple disque dur biologique. C’est un chef d’orchestre temporel, qui connecte la mémoire, l’émotion et l’orientation dans l’espace. Quand un coureur retrouve, à l’odeur du pin ou au goût salé de la sueur, une sensation familière de course, ce n’est pas qu’une émotion. C’est une trace sensorielle qui réactive un souvenir vécu, un morceau de mémoire épisodique conservé dans le sillon des neurones (une sorte de madeleine de Proust…).

Or, l’hippocampe ne se contente pas de classer le passé. Il imagine le futur. Des études en imagerie cérébrale (Viard et al., 2012) ont montré que les mêmes zones s’activent quand nous nous remémorons un souvenir marquant… et quand nous projetons un événement à venir.
C’est là que l’endurance croise la mémoire: le cerveau qui se souvient est aussi celui qui planifie, qui persévère, qui endure.

Les philosophes, eux aussi, ont pressenti cette force. Henri Bergson écrivait que la mémoire ne consiste pas à conserver, mais à “revivre les moments passés dans un présent vivant”. Paul Ricoeur, plus tard, parlera d’une mémoire reconstructive : loin d’un stockage figé, elle est narrative, plastique, évolutive. On ne se souvient pas objectivement. On raconte notre endurance, et ce récit devient une boussole.

C’est pourquoi il est si puissant de faire récit de l’effort. Et notamment de tenir un journal de course, de raconter son ultra à voix haute, de nommer ce qui a été vécu. Car dans la mémoire, il y a plus que la rétention, il y a la construction d’un sens.

Et peut-être est-ce cela, au fond, qui nous fait tenir. Pas la résistance physique. Pas l’entraînement. Mais la mémoire de soi dans le temps long, qui murmure:

« Tu as déjà tenu. Tu peux tenir encore. »

4 voisages mémoire

La mémoire n’est pas un muscle : elle est narrative

On a longtemps cru qu’il suffisait de répéter pour retenir, comme si la mémoire se forgeait dans la sueur, par la répétition sèche d’informations, à la manière d’un muscle qui se contracte et se renforce. Mais cette vision utilitaire, mécanique, passe à côté de l’essentiel : la mémoire ne se dresse pas par la force, elle se déploie par le sens. En fait, nous ne sommes pas des machines à archiver, mais nous sommes des êtres narratifs. Ce que nous retenons, profondément, durablement, ce n’est pas ce que nous avons croisé mille fois, mais ce que nous avons vécu comme signifiant, ce que nous avons rattaché à une émotion, une image, une part de nous-mêmes. Et c’est là que la mémoire prend toute sa puissance : non comme simple enregistrement, mais comme construction active du réel et de notre place en lui.

Le neuropsychologue Francis Eustache l’a montré avec force : “la mémoire est prospective”. Elle ne sert pas uniquement à se souvenir du passé, mais à anticiper le futur. En endurance, cela change tout. Quand un coureur visualise la ligne d’arrivée la veille d’un ultra, quand il imagine ce qu’il ressentira au moment de basculer dans la dernière descente, il ne rêve pas. Il mobilise sa mémoire.
Son cerveau encode déjà l’événement futur comme un souvenir possible, et il trace donc un chemin mnésique, une carte intérieure. Ainsi, le jour venu, quand le doute surgit, il ne s’appuie pas seulement sur ses jambes mais il retrouve ce souvenir pré-encodé.

La mémoire autobiographique, elle, est au cœur de cette mécanique. C’est elle qui tisse le récit de soi, cette trame intime par laquelle nous nous définissons : non pas ce que nous avons fait, mais ce que nous avons vécu, traversé, interprété.
Un journal de course, par exemple, n’est pas un outil de performance, mais c’est un espace d’inscription existentielle. Écrire ce qu’on a ressenti, c’est ancrer l’expérience. Et cette ancre, ensuite, permet de tenir.

Je me souviens d’un coureur qui, avant son premier 100 miles, avait raconté, la veille, à ses enfants, comment il allait passer la ligne. En détail. L’émotion, les gestes, même la musique dans les haut-parleurs. À la 18e heure de course, vidé, il a tenu. Parce qu’il ne voulait pas trahir le film qu’il avait planté dans leur tête. Le récit qu’il avait pré-écrit.»

Cette puissance du “récit de soi” est aujourd’hui documentée par la recherche cognitive. Plusieurs phénomènes jouent ici un rôle fondamental :

  • L’effet de référence à soi : on retient mieux ce qu’on peut relier à son histoire personnelle, à ses émotions, à ses valeurs. Ce n’est pas l’effort qui fait mémoire, c’est l’effort interprété.
  • Le double codage : associer une information à une image mentale et une émotion permet de doubler la trace mnésique. Le cerveau encode plus profondément. Un coureur qui visualise une traversée d’arête en se connectant à une sensation de liberté la fixera bien plus solidement qu’un coureur qui récite un tracé GPS.


Ainsi, cultiver sa mémoire, ce n’est pas la forcer. C’est l’habiter. C’est aussi raconter, rêver, visualiser, reformuler. C’est faire du passé une ressource, du futur un scénario, et du présent un espace de cohérence. Ce n’est pas une technique. C’est une éthique.

Et dans l’endurance, le récit de soi devient parfois plus fort que la préparation physique, Car celui qui peut se raconter… peut continuer.

cerveau

L’endurance, une pratique de la mémoire du vivant

Dans les kilomètres qui s’étirent, au cœur d’une tempête de sable ou sur les crêtes d’un ultra solitaire, ce n’est pas seulement le corps qui lutte. C’est aussi le sens qui vacille.

Pourquoi suis-je là ? Qu’est-ce que je cherche vraiment ? Ces questions, qu’aucune montre ne peut mesurer, surgissent souvent au moment où l’effort dépasse la prévision, où la douleur commence à éroder les certitudes.

Et c’est précisément là que la mémoire entre en scène. La mémoire comme boussole existentielle. Pas une archive morte. Une trace vivante, qui rappelle à l’individu ce qui a été vécu, ce qui a été voulu, ce qui a été décidé en conscience. Se souvenir, c’est se reconnecter au pourquoi. Et dans une époque post-moderne saturée d’objectifs, de datas, de performances quantifiables, cette mémoire du sens est devenue rare, et donc précieuse.

Un ultra-traileur n’endure pas parce qu’il est fort. Il endure parce qu’il tient intérieurement un fil tissé par des récits, des promesses, des valeurs. Il n’avance pas “vers” la ligne d’arrivée. Il revient vers lui-même ou chaque pas est un effort de réintégration. C’est cela, la persévérance pleine de sens : non pas tenir malgré tout, mais tenir avec tout. Y compris avec la mémoire du doute, de l’échec, de la blessure, du recommencement.

Les neurosciences rejoignent ici l’anthropologie : résister, ce n’est pas nier la fatigue, mais lui donner un cadre, un nom, un récit, une fonction. Le cerveau, pour continuer à mobiliser l’énergie dans un contexte d’inconfort, a besoin d’un cap : une image, un souvenir, une intention. Ce sont ces éléments qui permettent au système attentionnel et motivationnel de se réorganiser malgré la contrainte (Christoff et al., 2016).La mémoire prospective joue alors son rôle silencieux : elle projette ce que nous avons construit auparavant. Elle ramène le futur dans le présent, pour raviver la flamme de la motivation.

Ce processus est d’autant plus fondamental que le monde actuel pousse à l’amnésie du sens. On court après des records, des “segments” sur Strava, des validations extérieures, et l’on oublie parfois le moteur initial. Pourquoi avoir commencé à courir ? Pourquoi cette passion de la montagne ? Quelle histoire personnelle sommes-nous en train de prolonger, ou de réécrire ? L’amnésie de sens est-elle un symptôme moderne ?

Et pourtant, le sens peut revenir. Notamment par l’écoute, par le silence, par une odeur d’humus dans une montée. Voire par la mémoire d’un parent disparu, ou par la certitude intime que ce que l’on fait compte pour soi, même si ça ne produit aucune gloire.

Endurer, c’est se souvenir que cela vaut la peine, même sans témoin.

Applications concrètes – Cultiver le sens en endurance :

  • Rituels personnels avant course : écrire une lettre à soi-même, ou à une personne aimée.
  • Retour réflexif après effort : noter ce qui a compté, ce qu’on veut garder, ce qu’on a appris.
  • Partage narratif : raconter son expérience non en “temps” ou “place” mais en transformation intérieure.
  • Réintégration du vivant : relier l’effort à des éléments sensoriels ou symboliques plus vastes (saisons, paysages, rythmes biologiques…).

 

Dans un monde qui oublie vite, l’endurance devient un acte de résistance mémorielle.
Non pour graver ses exploits, mais pour honorer ce qui transforme.
Tenir, non pour finir.
Mais pour ne pas s’oublier.

Ce que l’on oublie en courant… et ce qu’il faut se rappeler pour durer

Dans l’endurance, la mémoire et l’oubli ne s’opposent pas, ils coexistent, s’épaulent et s’alternent comme les deux jambes d’une même foulée intérieure.

  • D’un côté, l’effort ranime les souvenirs, ravive l’intention, réveille ce que la vie quotidienne a enfoui.
  • De l’autre, il libère, allège, désencombre. On court autant pour se rappeler… que pour cesser de ruminer.

 

Le cerveau, en mouvement, entre dans un état paradoxal : actif dans son relâchement. Les neurosciences parlent ici du mode par défaut : une forme de veille cognitive où l’on trie, restructure, consolide sans même en être conscient. Ce n’est pas de la distraction, mais une forme de soin sans surveillance, un traitement subtil de l’expérience vécue. (Christoff et al., 2016)

« Je pense en courant ce que je n’arrivais pas à penser assis », raconte Julien, ultra-traileur. Il n’avait pas besoin de plan, il avait besoin de paysage.

Ce phénomène n’est pas qu’une construction psychologique ou un simple effet de langage. Il s’enracine dans notre histoire évolutive. Depuis toujours, le mouvement humain est indissociable de la mémoire : se déplacer, c’était non seulement avancer, mais s’orienter, se repérer, anticiper. Les premiers chasseurs-cueilleurs n’avaient pas de cartes, mais des souvenirs. Et dans leur cerveau, un noyau discret, l’hippocampe, jouait un double rôle : il conservait des fragments du passé tout en cartographiant l’espace à venir.

Car l’hippocampe n’est pas une boîte noire du souvenir : c’est un système dynamique, une sorte de boussole interne, capable à la fois de nous rappeler où nous étions et de nous projeter vers où nous pourrions aller. Il participe à cette étrange alchimie de la mémoire, où le passé et l’avenir se répondent, s’influencent, s’ajustent en permanence. En ce sens, se souvenir et s’orienter relèvent d’un même processus : retrouver du sens dans la complexité.

Dans certains moments de fatigue ou de confusion, il ne s’agit donc pas de revenir en arrière, mais de retrouver un cap. Et pour cela, il faut parfois accepter d’oublier. Pas de tout oublier — mais de désencombrer, de faire place, d’abandonner ce qui n’a plus d’utilité. L’oubli n’est plus ici une faille de la mémoire, mais une stratégie d’économie mentale. On corrige un biais, on relâche une croyance usée, on dépose un fardeau devenu trop lourd.

C’est ce que soulignent les travaux d’Albert Moukheiber ou de Jeffrey Karpicke : on se souvient mieux de ce qui résonne avec notre identité, avec notre désir, avec notre intention. À l’inverse, ce qui a perdu son sens se dissout naturellement. Loin d’être un accident, l’oubli devient un acte intelligent, presque écologique : une façon de ne conserver que l’essentiel pour continuer d’avancer.

Endurer, dans cette lumière, ne consiste pas uniquement à résister au chaos ou à supporter la charge. C’est aussi, subtilement, savoir choisir ce qui doit être retenu et ce qui peut être lâché. Or, pour que l’oubli soit fécond, encore faut-il que quelque chose ait été ancré profondément. Car ce qui reste n’est pas stocké dans une base de données ni résumé dans une ligne de performance ; c’est une mémoire vivante, incarnée, sensorielle.

Elle ne tient pas dans un tableau Excel mais dans un instant, une impression, un geste. Elle s’inscrit dans un lever de soleil entre deux cols, dans la texture d’un sentier humide, dans le souffle d’un compagnon d’effort, dans la phrase qu’on s’est répétée mille fois sans jamais l’écrire. Elle se forge dans les mots confiés à un carnet au retour d’une course, dans le silence après un effort long, dans les micro-détails que personne ne voit mais que le corps, lui, n’oublie pas.
Et à force d’attention, cette mémoire devient une alliée. Elle guide. Elle apaise.
Elle nous rappelle ce que nous sommes quand tout vacille.

Quelques pratiques — discrètes mais puissantes — peuvent y aider :

  • Revenir à l’intention : avant chaque sortie, se demander pourquoi je cours aujourd’hui. Pas pour le chrono, mais pour quoi… ou pour qui ? À quelle histoire personnelle cet entraînement appartient-il ?
  • S’appuyer sur l’émotion : ne pas simplement noter les kilomètres, mais questionner ce que cette sortie m’a fait sentir. Ennui ? Joie ? Colère ? Apaisement ? Ce sont ces couleurs affectives qui forment la mémoire profonde.
  • Ancrer par le corps : apprendre à identifier ses repères sensoriels — une odeur, une texture de sol, une variation de lumière — qui serviront plus tard de balises pour se recentrer.
  • Écrire, visualiser, raconter : faire de l’effort une histoire. Tenir un carnet. Visualiser mentalement une arrivée. Dire tout haut ce qu’on a traversé. Car un effort raconté devient un effort assimilé.
  • Créer des rituels : un thé après la sortie. Un mot qu’on se répète. Une pause au même endroit. Ces gestes simples tissent des continuités, des lieux de mémoire corporelle. Ce sont eux qui, silencieusement, disent : je recommence.

Ces rituels, ces récits, ces sensations incarnées deviennent alors bien plus que des souvenirs : ils deviennent une architecture intérieure. Une manière de se retrouver soi-même — quand tout semble flou, trop loin ou trop lourd

Infographie memoire

Conclusion : L’endurance, ou la mémoire en mouvement

Il n’existe aucun instrument capable de mesurer la mémoire. Aucun capteur, aucun algorithme, aucun tableau de bord ne peut en afficher les battements. Elle ne s’imprime pas sur les courbes, elle ne s’affiche pas sur les montres connectées, et pourtant, elle est là, omniprésente, silencieuse, comme une toile de fond intérieure sur laquelle viennent se projeter tous les gestes de l’effort. Elle ne se voit pas, mais elle soutient. Elle ne se compte pas, mais elle relie. Elle donne au mouvement sa cohérence, au courage sa continuité.

Dans les instants de rupture — quand le souffle devient court, que les repères se brouillent, que le mental tangue — ce n’est pas la puissance physique qui refait surface. C’est tout autre chose. Une réminiscence. Un souvenir enfoui. Un fragment de voix, une scène oubliée, une parole dite un jour, sans importance apparente, mais qui revient au bon moment, comme un fil tendu entre ce que l’on a été et ce que l’on est en train de devenir.

Et ce surgissement n’est pas un refuge dans le passé. Il est un pas vers l’avant, un appui pour continuer, non pas par force, mais par fidélité à quelque chose de plus vaste.

C’est pourquoi l’endurance devient, au fond, une pédagogie du souvenir.
Non pas un souvenir figé ou nostalgique, mais un souvenir vivant, qui traverse le corps, qui informe le geste, qui oriente le choix. Une mémoire à la fois personnelle — nourrie de nos propres expériences — et relationnelle, car tissée des présences, des paroles, des silences que d’autres ont laissés en nous. Une mémoire existentielle, enfin, parce qu’elle nous aide à habiter pleinement ce que nous vivons.

Endurer, ce n’est pas seulement tenir.
C’est refuser l’oubli fragmentaire, celui qui sépare le geste de son intention, l’expérience de son interprétation, l’effort de son sens.
C’est relier le corps au vivant, l’ici au plus vaste, le présent à une histoire que l’on ne voit pas mais que l’on porte.
Et ce travail de liaison, de composition, d’incarnation — c’est la mémoire qui le mène.

Car on ne court pas seulement pour franchir une ligne.
On court pour retrouver un rythme, un accord intérieur, une raison d’être en chemin.

Et parfois même, on court pour redonner corps à quelque chose que la vie moderne, dans sa vitesse et sa distraction, a failli faire disparaître — une sensation, un rêve, une trace oubliée.

Dans un monde saturé de données, de consignes, de notifications, mais souvent pauvre en traces sensibles, l’acte d’endurer retrouve une portée anthropologique. Il devient une manière d’ancrer dans le corps ce que l’on ne veut pas laisser s’effacer. C’est un engagement — discret mais profond — à se souvenir avec lucidité, à transmettre sans se figer, à tenir sans se trahir.

Et peut-être est-ce cela, au fond, l’une des plus belles fonctions de l’endurance : rappeler que le mouvement n’efface pas ce que nous sommes, il le révèle.

infographie 2 memoire

Bibliographie et références scientifiques 

  1. Christoff, K., Gordon, A. M., Smallwood, J., Smith, R., & Schooler, J. W. (2016). Mind-wandering as spontaneous thought: A dynamic framework. Nature Reviews Neuroscience, 17(11), 718–731. https://doi.org/10.1038/nrn.2016.113

  2. Eustache, F., & Peschanski, D. (2022). Toward new memory sciences: The programme 13-Novembre. Progress in Brain Research, 270, 369–387. https://doi.org/10.1016/bs.pbr.2022.06.018

    PDF HAL : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03919010/document

  3. Farb, N. A. S., Segal, Z. V., & Anderson, A. K. (2013). The mindful brain and emotion regulation in mood disorders. Trends in Cognitive Sciences, 17(9), 447–455. https://doi.org/10.1016/j.tics.2013.07.005

  4. Karpicke, J. D., & Roediger, H. L. (2008). The critical importance of retrieval for learning. Science, 319(5865), 966–968. https://doi.org/10.1126/science.1152408

  5. Moukheiber, A. (2019). Votre cerveau vous joue des tours. Paris: Allary Éditions.

  6. Ogden, P., & Fisher, J. (2015). Sensorimotor Psychotherapy: Interventions for Trauma and Attachment. New York: W. W. Norton & Company.

  7. Pepin, C. (2014). Les vertus de l’échec. Paris: Allary Éditions.

  8. Ricoeur, P. (2000). La mémoire, l’histoire, l’oubli. Paris: Seuil.

  9. Spinoza, B. (1677/1993). Éthique (R. Misrahi, Trad.). Paris: Flammarion (GF).

  10. Tesson, S. (2011). Dans les forêts de Sibérie. Paris: Gallimard.

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