« La souffrance est une option. La douleur est une réalité, mais la question de savoir si l’on souffre ou non dépend de soi. »
— Haruki Murakami
16 mai 2026… Le week-end vient à peine de se refermer sur les sentiers de La Réunion, et avec lui, le récit de l’Ultra Terrestre. 224 kilomètres, plus de 14 000 mètres de dénivelé, et une diagonale sauvage qui semble avoir été dessinée pour éprouver tout ce qu’un humain peut supporter. On a vu Louis Calais, 31 ans, dompter ce monstre en 37 heures et 38 minutes, s’imposant devant des légendes comme François d’Haene. C’est une performance qui force le respect, certes, mais qui interroge surtout sur ce qui se passe à l’intérieur pendant ces deux nuits d’errance entre le volcan et les cirques.
Louis Calais le disait lui-même à son arrivée : les sensations étaient mauvaises au départ, il y a eu cette blessure au genou sur le sentier Kerveguen, la chaleur étouffante de Saint-Philippe… Pourtant, il a continué. On peut se demander ce qui permet à un homme de gérer, et temporiser comme il dit, alors que le corps envoie tous les signaux d’alerte possibles.
C’est peut-être là que le trail de très longue distance cesse d’être une simple course pour devenir un laboratoire de la conscience.
Pour tenir 82 heures, le temps limite accordé aux derniers courageux pour rallier le stade de La Redoute, il ne suffit plus d’avoir de bonnes jambes ou une super hydratation. Il semble qu’il faille entrer dans une forme de dialogue métaphysique avec soi-même.
Dans cet article, je vous propose de sortir un peu des chronos pour explorer ce qui se joue dans la tête d’un ultra-traileur.
Nous allons voir comment la pensée de Kierkegaard sur la subjectivité nous aide à comprendre ce saut dans la difficulté, et comment, lorsque la douleur devient trop forte, des outils comme l’hypnose et la dissociation permettent de transformer une épreuve terrifiante en une expérience habitée. Car au fond, sur ces sentiers, on ne cherche pas seulement à arriver ; on cherche peut-être à se trouver, ou à se perdre un peu mieux.
L’Appel de la difficulté : une vérité de terrain
Le départ de l’Ultra Terrestre à Saint-Philippe, jeudi dernier à 6h du matin, offrait ce spectacle paradoxal que connaissent bien les coureurs de l’île. D’un côté, l’effervescence presque électrique du stade de Basse Vallée, les sonos qui crachent, les centaines de destins qui s’entrechoquent sous les encouragements. Et de l’autre, ce silence intérieur, parfois pesant, qui s’installe dès que le premier sentier avale le peloton. C’est le moment du « saut »…
Pour le philosophe Søren Kierkegaard, l’existence ne se pense pas, elle se vit par l’engagement. Il semble qu’un 224 km soit la forme la plus radicale de ce qu’il appelait la subjectivité. On ne s’élance pas sur un tel tracé pour valider une donnée mathématique ou un chrono théorique, d’ailleurs Louis Calais rappelait bien que malgré sa préparation, les sensations initiales étaient « mauvaises ».
On y va pour « devenir ». Dans cette perspective, l’ultra-distance n’est pas une compétition contre les autres, mais une nécessité de se choisir soi-même dans la difficulté. On quitte le stade de l’esthète, celui qui contemple les possibles sans jamais trancher, pour entrer dans celui de l’action. Kierkegaard aurait pu nous prévenir : si l’on s’arrêtait à imaginer l’infinie multiplicité des souffrances possibles sur 14 000 mètres de dénivelé, on resterait tétanisé sur la ligne de départ. Le choix, ici, est un acte qui simplifie l’abîme.
L’athlète comme auteur de son récit
C’est ici que la psychologie sportive rejoint la thérapie narrative. On peut se demander si ce qui sépare le vainqueur de l’abandon n’est pas simplement la capacité à rester l’auteur de son histoire. Quand Louis Calais se blesse au genou sur le sentier Kerveguen, il fait face à un « récit dominant » limitant : celui de la blessure qui impose la fin du voyage.
Pourtant, en choisissant de « gérer, temporiser », il réécrit l’intrigue. Il ne subit plus l’événement ; il l’externalise. La douleur devient un personnage secondaire avec lequel il faut composer, mais qui ne définit pas la totalité de sa course. On n’est pas « un athlète blessé », on est « un coureur qui traverse une difficulté avec un genou capricieux ». Cette nuance, c’est l’effet d’agence : reprendre le stylo alors que le décor s’effondre.
Une quête de réel ou une fuite ?
Il est tentant de voir dans ces épreuves extrêmes une forme de fuite de la réalité moderne, souvent jugée trop lisse ou trop « mathématisée ». Comme le souligne l’analyse de Jim Walmsley sur sa saison 2025, on assiste à une sorte de rejet de la « digitose (1) » (terme inventé par Pascal Chabot), cette pathologie où l’on ne court plus que pour alimenter des algorithmes ou un index UTMB.
Aller se frotter au Piton des Neiges ou aux cirques, c’est peut-être une tentative de retrouver une « éthique de la fragilité ». On accepte de ne plus être un « machinoïde » performant, mais un être vulnérable qui dialogue avec son corps. Est-ce un choix lourd de conséquences ? Forcément. Mais comme dans le labyrinthe des possibles de Kierkegaard, chaque décision prise à un carrefour de sentier, aussi insignifiante soit-elle, construit une vérité qu’aucune montre connectée ne pourra jamais tout à fait capturer.
On ne court pas pour fuir le monde, mais pour vérifier qu’on est encore capable d’y imprimer sa propre histoire, même si celle-ci s’écrit dans la douleur et l’incertitude.
La saturation : quand le corps devient un autre
Passé un certain cap, souvent cette deuxième nuit où les reliefs de Salazie ou de Mafate se transforment en ombres menaçantes, la fatigue change de nature. Elle n’est plus un signal que l’on peut traiter avec un gel sucré ou un massage. Elle devient un état d’être, une sorte de climat permanent. C’est ce moment de bascule où le corps semble ne plus nous appartenir tout à fait. On entre dans une phase de saturation cognitive où le simple fait de lacer une chaussure demande une délibération intérieure épuisante.
Pour ne pas sombrer, l’esprit met en place ce que la psychologie ACT appelle la défusion. Il semble que les grands traileurs pratiquent cela intuitivement. Au lieu de fusionner avec la pensée « J’ai mal, je n’en peux plus », l’athlète apprend à observer la pensée : « J’ai la pensée que je n’en peux plus ».
Ce n’est pas un simple jeu de mots. C’est une manière de transformer la douleur en un « événement mental » extérieur. On observe ses crampes ou sa nausée avec une curiosité presque clinique, comme si l’on regardait un bulletin météo plutôt que de subir l’orage. Cette flexibilité psychologique permet de ne pas gaspiller d’énergie à lutter contre l’inconfort (ce qui est souvent contre-productif), mais de l’accepter comme une partie intégrante de l’expérience réunionnaise.
La dissociation : de la survie à l’outil de gestion
On peut se demander si cette dissociation, souvent étudiée dans le cadre des traumatismes, ne devient pas ici une alliée. Dans les travaux de Boon, Steele et van der Hart, la dissociation est décrite comme un manque d’intégration du « Moi » pour survivre à l’insupportable. Sur l’Ultra Terrestre, on assiste à une division structurelle similaire, bien que temporaire.
Il y a une partie de nous qui gère la logistique (la « partie apparemment normale ») : pointer au ravitaillement, vérifier ses flasques, surveiller le chrono. Et il y a la partie qui porte la souffrance brute, l’émotion, le doute. L’enjeu n’est pas de nier cette division, mais de créer une communication interne. On devient son propre observateur. On se voit courir d’en haut, on se parle comme à un partenaire de cordée.
Le risque de cette dissociation est le décrochage total, ce « bug » où l’on perd le sens de l’effort. Pour éviter de devenir un pur « machinoïde » déconnecté, le coureur doit sans cesse réaligner ses pensées avec ses ressentis via des techniques d’ancrage.
Plutôt que de s’accabler des 80 kilomètres restants pour rejoindre La Redoute, une pensée qui peut tétaniser, l’athlète flexible ramène sa conscience sur le « ici et maintenant ». L’odeur de la forêt de cryptomérias, le bruit des cailloux sous la chaussure, le rythme du souffle. On utilise les cinq sens pour rester dans la fenêtre de tolérance. On ne court plus une distance démesurée ; on habite simplement chaque foulée comme une micro-victoire.
La persévérance ne naît pas d’une volonté tyrannique qui écrase tout, mais d’une capacité à avancer avec sa propre vulnérabilité, en acceptant que, pour un temps, le corps soit devenu cet étranger avec lequel il faut pactiser.
L’Hypnose : au-delà du folklore, la maîtrise du flux
Il est temps de balayer l’image d’Épinal. On a trop longtemps réduit l’hypnose aux claquements de doigts sur une scène de music-hall, où l’on ferait faire la poule à des volontaires crédules. En réalité, si vous avez déjà couru de nuit sur un sentier technique à 3h du matin, vous avez déjà pratiqué l’hypnose. Cet état de « veille paradoxale », où le regard se fixe sur le cône de lumière de la frontale et où le monde extérieur disparaît, c’est déjà un état modifié de conscience. La répétition lancinante du pas sur le sol réunionnais est, en soi, une induction hypnotique.
L’auto-hypnose comme pilotage : reprendre les commandes
L’enjeu de l’auto-hypnose en ultra n’est pas de s’endormir, mais au contraire de se « déshypnotiser » de sa propre souffrance. Comme le souligne le Dr Jean-Marc Benhaiem, nous sommes souvent hypnotisés par nos peurs ou par une douleur qui tourne en boucle.
La technique permet alors de reprendre la main. Grâce à l’imagerie cérébrale, on sait aujourd’hui que l’hypnose déconnecte la perception sensorielle de son interprétation émotionnelle dans le cortex cingulaire antérieur. En clair : le signal de douleur arrive bien au cerveau, mais on en réduit la charge « pénible ». C’est la technique du curseur : on visualise un bouton de volume intérieur pour baisser l’intensité de la brûlure des cuisses de 8 à 3. On ne nie pas le corps, on soigne la relation que l’on entretient avec lui à un instant T.
Le métronome de la transe : l’ancrage concret
On peut se demander comment appliquer cela concrètement quand on s’apprête à attaquer la remontée mythique vers le Maïdo après 115 kilomètres de combat. C’est ici que le rythme devient un outil de précision. On utilise le VAKOG (Visuel, Auditif, Kinesthésique…) pour saturer le conscient :
- Le Visuel : Se focaliser sur le mouvement du sac du coureur devant soi.
- L’Auditif : Le bruit régulier des semelles sur le sentier
- Le Kinesthésique : Le contact précis de la plante du pied avec le sol.
Cette saturation sensorielle permet d’entrer dans un état de Flow. Le geste s’automatise, l’économie d’énergie cognitive est immense. On peut même jouer avec la distorsion du temps : cette heure de montée interminable, par une suggestion mentale de compression temporelle, semble ne durer que quinze minutes.
Créer un souvenir du futur
L’hypnose permet aussi de solliciter ce que Milton Erickson appelait le « réservoir de ressources » de l’inconscient. En préparation mentale, on crée des ancrages, un geste simple, comme presser son pouce contre son index, associés à un état de force ou de sérénité.
Sur l’Ultra Terrestre, quand le doute devient trop fort, cet ancrage agit comme un rappel à l’ordre. On ne subit plus la durée, on la pilote. On se projette vers la ligne d’arrivée à La Redoute non pas comme un souhait lointain, mais comme un « souvenir du futur » déjà gravé, une certitude qui tire le corps vers l’avant. L’hypnose n’est pas une fuite de la réalité du sentier ; c’est une manière de rester intensément présent, mais selon ses propres termes, sans s’effondrer mentalement sous le poids de la démesure.
Conclusion : La conscience élargie
Au terme de ces 224 kilomètres, on comprend que l’ultra-endurance est bien plus qu’une affaire de jambes. La boucle se boucle : ce qui a commencé par un saut existentiel dans la difficulté, tel que Kierkegaard l’aurait décrit, finit par se résoudre dans la maîtrise silencieuse de son propre esprit. La souffrance, qui menaçait d’écraser l’athlète au départ de Saint-Philippe, a été transformée en une expérience habitée.
On peut se demander, finalement, ce que l’on ramène de ces heures passées entre le volcan et La Redoute. Si l’hypnose et la dissociation ont servi d’outils de navigation pour ne pas sombrer, elles laissent derrière elles une conscience élargie. On ne revient pas tout à fait le même après avoir pactisé avec sa propre vulnérabilité dans la montée du Maïdo.
Il semble que ces épreuves extrêmes ne soient que des laboratoires. La flexibilité psychologique que l’on forge sur les sentiers techniques de La Réunion, cette capacité à accepter l’inconfort sans le laisser nous définir, est une compétence qui infuse bien au-delà du sport. Dans nos vies quotidiennes, souvent saturées du numérique et de pressions invisibles, apprendre à redevenir l’auteur de son récit, à se déshypnotiser de ses peurs, est sans doute la plus belle des victoires.
Mise en pratique : par où commencer ?
Pour ceux qui souhaitent explorer ces contrées mentales, nul besoin d’attendre le départ d’un 200 km. La mise en pratique commence par de petits gestes de présence que l’on accompagne au sein de l’Institut Santé et Mental Endurance (ISMe) :
- L’observation sans jugement : Lors de votre prochaine sortie longue, quand la fatigue pointe, essayez de ne pas lutter. Observez simplement la sensation : « Tiens, voilà la brûlure ». C’est le début de la défusion.
- L’ancrage respiratoire : Utilisez votre souffle comme un métronome. Dans les moments de doute, revenez exclusivement à l’air qui entre et sort. C’est votre port d’attache, votre outil de dissociation douce.
- La narration de soi : Rappelez-vous que vous n’êtes pas le personnage passif d’une course, mais son auteur. Si le scénario devient trop sombre, vous avez le droit de changer d’intrigue, de temporiser, et de décider que la douleur n’est qu’un figurant.
Peut-être qu’au fond, l’ultra-trail nous apprend simplement à être des alliés pour nous-mêmes. Corps et esprit cessent d’être en conflit pour devenir des partenaires étranges, mais indissociables, sur un sentier qui, au bout du compte, ne s’arrête jamais vraiment à la ligne d’arrivée. On en revient un peu plus « soi-même », avec la certitude que la véritable force réside dans cette capacité à rester conscient au cœur de l’orage.
(1) Le concept de digitose a été inventé par le philosophe belge Pascal Chabot. Il a forgé ce terme pour décrire une nouvelle catégorie de pathologies ou de névroses liées à notre rapport au numérique et à la technologie. Dans sa réflexion, la digitose n’est pas seulement une dépendance aux écrans, mais une altération plus profonde de notre rapport au temps, à l’espace et à notre propre corps, dictée par la logique des algorithmes et du chiffrage permanent.
Bibliographie
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