La stratégie du lâcher-prise

Sur une épreuve longue, la plupart des athlètes tiennent physiquement plus longtemps qu'ils ne tiennent mentalement. En passant par Barthes, la loquèle et le non-vouloir-saisir, une autre façon de penser le lâcher-prise en ultra-endurance.
Le 9 août 2026
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« Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au-delà. »
— Montaigne, Essais, I, 3

 

Il y a des mots que le milieu de l’endurance use jusqu’à la corde. Lâcher-prise en fait partie. On le glisse dans une conversation d’avant-course comme on tendrait une gourde, avec la certitude d’avoir aidé. Je voudrais essayer ici de le reprendre autrement, en passant par un détour inattendu : celui de la passion amoureuse telle que Roland Barthes l’a décrite.

Pourquoi cette question me poursuit…

J’accompagne des coureurs depuis 1986. C’est long. Assez long, en tout cas, pour avoir vu passer plusieurs générations de méthodes, de montres, de discours sur le mental.

Et il y a une observation qui n’a jamais bougé.
Sur une épreuve longue, la plupart des athlètes que je suis tiennent physiquement bien plus longtemps qu’ils ne tiennent mentalement. Ils s’arrêtent alors qu’il leur reste des ressources. Ils s’arrêtent parce que quelque chose, dans leur tête, a cessé de vouloir.

À l’ISMe, que j’ai co-fondé avec Cyril Blanchard, nous avons construit une partie de nos outils autour de cette zone d’ombre. La pyramide de la fatigabilité, pour aider un coureur à séparer ce qu’il sent de ce qu’il en déduit. Le suivi par l’indice de Hooper, pour repérer une dérive avant qu’elle ne devienne une blessure. Les grilles de décision, pour éviter les arbitrages pris sous le coup de l’émotion. Ces outils font leur travail sur le versant du mesurable, et je continue à les défendre.

Ils ne disent rien, en revanche, du rapport que l’athlète entretient avec son propre désir d’aller au bout. C’est ce point aveugle que je voudrais explorer ici, sans prétendre en faire une position institutionnelle.

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Un mot devenu injonction

Avant d’aller plus loin, il faut regarder le mot en face.
Le lâcher-prise a une histoire longue et sérieuse, ce que sa banalisation actuelle fait oublier. On le trouve chez les taoïstes sous le nom de wu wei, ce non-agir qui n’a jamais signifié ne rien faire mais plutôt cesser de forcer. On le trouve chez Maître Eckhart au XIVᵉ siècle sous le terme de Gelassenheit, ce délaissement qui ouvre à autre chose. On le trouve chez Épictète, avec cette distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, distinction que les stoïciens n’ont jamais présentée comme une recette mais comme un exercice à reprendre chaque jour. Montaigne, lui, en fait une affaire de tempérament autant que de sagesse.

Rien, dans ces traditions, ne ressemble à un conseil qu’on donnerait en trente secondes au bord d’un sentier.

C’est précisément là que le problème commence. Dire à quelqu’un « lâche prise » revient à lui demander de vouloir ne plus vouloir. L’école de Palo Alto a nommé ce type d’énoncé un paradoxe pragmatique, et Paul Watzlawick en donnait la version la plus limpide avec l’ordre « sois spontané ! » : la personne ne peut pas obéir sans désobéir. Plus elle s’exécute, moins elle y parvient.

La psychologie expérimentale a documenté la même impasse par un autre chemin. Daniel Wegner a montré à la fin des années 1980, avec ses travaux devenus classiques sur la suppression de pensée, qu’essayer activement de ne pas penser à quelque chose rend cette chose plus présente, pas moins. Il a proposé ensuite une explication qu’il a appelée les processus ironiques : le système de contrôle mobilise en parallèle un processus de surveillance chargé de vérifier que la pensée indésirable ne revient pas, et c’est ce surveillant qui la réactive.

Point crucial pour nous : l’effet s’aggrave quand le sujet est sous charge cognitive, fatigué, ou pressé par le temps.

Autrement dit, la situation où l’on conseille le plus volontiers de lâcher prise est exactement celle où l’injonction a le moins de chances de fonctionner.

Je le dis d’autant plus tranquillement que j’ai moi-même utilisé cette formule pendant des années, avec les meilleures intentions du monde, et probablement sans grand effet.

Le lâcher-prise n’est pas une décision qu’on prend au 120ᵉ kilomètre. C’est un apprentissage lent, qui se construit à l’entraînement, sur des mois, parfois des saisons. Il implique de désapprendre des réflexes de contrôle qui ont souvent été, jusque-là, la raison même de la réussite de l’athlète. Il faut peut-être avoir la modestie de reconnaître que certains coureurs n’y accèdent jamais complètement, et qu’ils font malgré tout de très belles courses.

Lâcher prise

La loquèle du coureur

Roland Barthes appelle loquèle ce flot de langage intérieur que l’amoureux produit sans pouvoir l’arrêter. Le sujet reprend la scène, la commente, l’interprète, la rejoue, puis recommence. La machine tourne à plein régime et ne produit rien.
Un coureur d’ultra reconnaîtra la mécanique immédiatement.
Quand le corps envoie trois secondes et que la tête en fait deux heures…

Kilomètre 60, une gêne apparaît sur la face externe du genou. Rien d’alarmant en soi. Trois secondes plus tard, le scénario est écrit dans son intégralité : la tendinite qui s’installe, la descente devenue impossible, la barrière horaire manquée, le message d’abandon qu’il faudra bien envoyer.

Le corps a émis une information brève. L’esprit en a fabriqué un récit.
C’est cette confusion que la pyramide de la fatigabilité cherche à défaire, parce que la sensation et son interprétation ne se situent pas au même étage et n’appellent pas la même réponse. Traiter une hypothèse comme un fait, c’est le début de beaucoup d’abandons.

La recherche a beaucoup travaillé ce point. Noel Brick et son équipe, à Limerick, ont proposé en 2014 une révision assez fine de la vieille opposition entre stratégies associatives, où le coureur se concentre sur ses sensations internes, et stratégies dissociatives, où il regarde ailleurs. Leur apport tient moins à la classification qu’à ce qu’ils en tirent : ce qui compte n’est pas tant le lieu de l’attention que la capacité de l’athlète à la piloter et à en changer quand la situation l’exige.

Un espace de travail limité
Stanislas Dehaene a proposé, avec la théorie de l’espace de travail neuronal global, un modèle qui éclaire assez bien ce qui se joue là. La conscience y apparaît comme un système de diffusion à capacité étroite : une information est sélectionnée, amplifiée, diffusée aux autres régions, et pendant ce temps le reste attend.

Cet espace coûte cher, et il sature vite.

Or que fait la loquèle ? Elle l’occupe entièrement. Le chrono projeté, recalculé à chaque montée. Les grammes de glucides par heure. Le pourcentage de course accompli comparé au pourcentage de temps écoulé. Le classement estimé d’après le dossard croisé au dernier virage. Tout cela a l’apparence du sérieux, cela rassure beaucoup d’athlètes, et je crois pourtant que cela coûte bien plus que cela ne rapporte.

Les travaux de Samuele Marcora ont montré dès 2009 qu’une tâche cognitive exigeante réalisée avant un effort dégrade la performance d’endurance en augmentant la perception de l’effort, sans que les paramètres physiologiques classiques ne bougent significativement. La fatigue mentale a donc un prix mesurable. On peut raisonnablement supposer qu’une rumination de neuf heures produit un effet comparable, même si personne, à ma connaissance, n’est parvenu à l’isoler proprement en course réelle.

Ce que j’observe, moi, est plus grossier mais assez constant : l’épuisement mental produit par ce bavardage précède souvent la défaillance musculaire.

Doute en trail

Du vouloir-saisir au non-vouloir-saisir

Dompter, posséder, tenir…
Il y a une phrase que j’entends régulièrement en entretien, et qui m’alerte à chaque fois : « je vais dompter cette montagne ».
Le verbe dit tout. La montagne devient un adversaire à soumettre, le corps un instrument à mater, le chrono un objet à posséder. Quant à la médaille de finisher, elle finit parfois par fonctionner comme une preuve d’existence, ce qui est une charge considérable à faire porter à un morceau de métal.

Barthes décrit chez l’amoureux exactement ce mouvement : vouloir saisir l’autre, le fixer, le tenir. Et il montre que c’est cette crispation qui abîme la relation qu’elle prétend protéger.

En ultra, la crispation abîme la course. Elle produit une tension musculaire parasite, une respiration haute et courte, une vigilance excessive qui épuise l’attention avant l’heure. Elle mène au surmenage, parfois à la blessure. Elle produit surtout cette forme particulière de vide que je rencontre en accompagnement, chez des athlètes qui ont bien terminé mais qui n’en ont, disent-ils, rien vécu.

Il m’arrive de me demander ce que cherche vraiment un coureur qui enchaîne les formats sans jamais s’arrêter. Les cliniciens qui travaillent sur l’attachement, comme Gwenaëlle Persiaux, décrivent des stratégies de réparation où la réussite visible sert à compenser un sentiment ancien de ne pas compter. Je ne prétends évidemment pas plaquer cette lecture sur tous les ultra-traileurs, ce serait absurde. Mais la question mérite d’être posée, au moins à soi-même : est-ce que je cours vers quelque chose, ou est-ce que je cours pour prouver ?

Une posture qui résiste au résumé
Barthes reprend à la pensée orientale une notion qu’il nomme le non-vouloir-saisir. Il s’agit de renoncer à l’emprise sans renoncer au désir. Ni indifférence, ni résignation, ni détachement froid. Quelque chose de bien plus exigeant, en réalité, que le renoncement pur et simple, puisqu’il faut continuer à vouloir tout en cessant de serrer.

Michel Le Van Quyen, neuroscientifique à l’Inserm, retrouve la même idée par un autre chemin dans son livre  Cerveau et silence, en revenant au wu wei taoïste. Il y défend une thèse qui devrait faire réfléchir notre milieu : nous sommes devenus dépendants à l’action, au point que ne rien faire nous est presque insupportable.

Traduisons pour le sentier…

Ne plus lutter contre la fatigue, l’accueillir. Guillaume Millet, avec le modèle de la chasse d’eau qu’il a proposé en 2011, a montré que la fatigue en ultra ne se réduit pas à une défaillance périphérique : elle relève d’un système de régulation intégré, où les afférences remontent en permanence pour ajuster la commande motrice. La fatigue n’est pas un ennemi qui aurait franchi les lignes, c’est une information sur l’état du système. Un athlète qui l’accepte économise l’énergie considérable qu’il dépensait à la nier.

Renoncer aussi à contrôler la course, tout simplement parce qu’elle ne l’est pas. La météo, l’estomac, le sommeil, l’état du terrain après trois jours de pluie, rien de tout cela n’obéit. Ce qui reste régulable, c’est l’allure, l’alimentation, la respiration, l’orientation de l’attention. La distinction entre contrôler et réguler n’est pas une nuance de vocabulaire, c’est probablement le cœur du métier.

Ce que le cortex nous apprend du lâcher-prise
Une confusion mérite d’être levée ici, parce qu’elle circule beaucoup. Lâcher prise ne consiste pas à débrancher la raison.

Richard Lévy, neurologue à la Pitié-Salpêtrière et l’un des meilleurs spécialistes du cortex frontal, décrit dans Cortex la manière dont cette région instaure un espace de réflexion entre le moment où je perçois et celui où j’agis. Il distingue une partie haute, dorsolatérale, plutôt tournée vers la planification et l’inhibition, et une partie basse, ventromédiane et orbitofrontale, où se jouent la valeur affective et la motivation. Sa thèse est que notre liberté ne réside ni dans la froideur du calcul ni dans l’emportement, mais dans le dialogue entre les deux.

Cela change la manière de poser le problème. Le coureur crispé n’a pas trop de contrôle, il a un contrôle mal réparti : beaucoup de calcul, peu d’écoute de ce qui compte pour lui. Le lâcher-prise, dans cette perspective, ressemble moins à un relâchement qu’à un rééquilibrage.

Georges Canguilhem définissait d’ailleurs la santé non comme la conformité à une norme fixe, mais comme la capacité à en instituer de nouvelles quand les conditions changent. Un coureur qui abandonne son plan de course sans abandonner sa course fait exactement cela. Il ne renonce pas, il devient normatif.

J’ajoute, puisque la question est aussi la mienne, qu’un accident cardiaque en 2019 m’a enseigné cette distinction bien plus efficacement que dix années de lectures.

L’état de grâce ne se commande pas…

Les athlètes que j’accompagne décrivent tous, un jour ou l’autre, ce moment où la foulée devient évidente, où le terrain se lit tout seul, où le temps cesse de se compter de la même façon. C’est ce que la psychologie appelle le flow depuis Mihály Csíkszentmihályi.

Ce qui me semble intéressant, c’est que cet état ne survient jamais quand on le cherche. Le non-vouloir-saisir n’est donc pas une technique pour atteindre le flow, ce serait une contradiction dans les termes, mais plutôt la condition qui le rend possible.

Coureur dans la nuit

Une clinique du silence sur les sentiers

Ce que nous venons chercher…

Demandez à un ultra-traileur ce qu’il vient chercher sur un 100 miles. Vous entendrez rarement le mot performance. Vous entendrez le calme, la bulle, l’idée de ne plus penser.

Laurence Joseph, psychanalyste, montre dans son ouvrage Nos silences que le silence n’a jamais une seule valeur. Il abrite et protège, mais il peut tout autant enfermer et humilier. Son principal apport, à mes yeux, tient à ce refus de l’éloge naïf. Elle cite d’ailleurs Barthes, ce qui n’est pas un hasard.

Sur les sentiers, j’en distingue deux, sans prétendre que la frontière soit toujours nette.

Le silence qui régénère
L’esprit s’allège, le corps trouve son rythme, l’athlète finit par faire corps avec ce qui l’entoure : la forêt, le vent sur la crête, le bruit régulier du bâton sur la roche.
Ce silence n’est pas un vide. Dans son ouvrage sur le silence, Michel Le Van Quyen rappelle que Hans Berger observait dès les années 1920, aux tout débuts de l’électroencéphalographie, une activité cérébrale intense associée au repos, avec ces ondes alpha de grande amplitude. Bien plus tard, Marcus Raichle a décrit ce qu’il nomme l’énergie sombre du cerveau, cette part majoritaire de la dépense énergétique cérébrale qui se déploie hors de toute tâche dirigée. Le cerveau au repos travaille beaucoup. Il associe, il relie, il consolide.
Ce qui explique peut-être pourquoi tant de coureurs racontent que leurs meilleures idées naissent en sortie longue. Ce n’est sans doute pas la course qui produit l’idée, c’est le silence qu’elle autorise.

Le silence qui fuit
Et puis il y a l’autre, que je rencontre plus souvent qu’on ne l’imagine.
Celui qui court pour anesthésier la pensée. Celui qui augmente ses volumes quand quelque chose ne va pas à la maison. Celui qui rentre de trois heures de sortie et qui n’a rien à dire à personne, imposant à ses proches un mutisme dont personne n’ose nommer la fonction.
C’est le terrain de ce que le grand public appelle la bigorexie, et que la littérature désigne plus prudemment comme dépendance à l’exercice. Heather Hausenblas et Danielle Symons Downs en ont proposé dès 2002 une définition opérationnelle qui reste utile, construite sur des critères proches de ceux des addictions : tolérance, sevrage, perte de contrôle, réduction des autres activités, poursuite malgré les conséquences.
Un point de vigilance, souvent mal posé. La frontière entre un engagement intense et une conduite de dépendance ne se mesure pas en kilomètres, elle se mesure en degrés de liberté. Puis-je m’arrêter ? Et si je m’arrête, que reste-t-il ?
Quand la réponse fait mal, elle mérite mieux qu’un ajustement de plan d’entraînement. Savoir passer la main fait partie du métier.

Le contexte, qu’il faut regarder en face
Il serait un peu court d’analyser ce besoin de silence sans regarder ce à quoi il répond.
David Le Breton décrit dans La Fin de la conversation ? une société qu’il qualifie de spectrale, où la communication permanente a remplacé l’échange incarné, et où le silence n’est plus perçu comme une respiration mais comme une panne. Sa formule est cinglante : plus on communique, moins on se parle.
Dans ce contexte, l’engouement pour les formats longs prend un sens différent. Dix heures sans réseau dans un cirque de La Réunion sont peut-être devenues l’une des dernières situations socialement acceptables de retrait. Cela mérite mieux qu’un discours sur le dépassement de soi.

Du silence subi au silence choisi
Le déplacement que je cherche à provoquer tient à peu de chose.
Le silence subi est celui de la sidération et de la fuite. Il s’impose au sujet, qui le traverse sans le savoir.
Le silence choisi est celui de l’écoute, du corps, de la respiration, du terrain. Un silence habité, donc, et non un silence vide.

Amour et ultra-endurance : le miroir

Chez l’amoureux (Barthes)

Chez le coureur d’ultra

La loquèle : ruminer le message qui n’arrive pas

Recalculer la barrière horaire, sur-interpréter la douleur

Le vouloir-saisir : posséder l’autre

Dompter la montagne, posséder le chrono

L’attente : un temps qui se dilate

La nuit, la portion sans repère, le kilomètre qui n’en finit pas

La dépendance : ne plus exister sans l’autre

Ne plus exister sans le dossard suivant

Le non-vouloir-saisir : aimer sans emprise

Accueillir la fatigue, courir sans domination

Le silence habité : écouter au lieu de combler

Revenir au sensoriel, à la foulée, à la présence

Le tableau simplifie, évidemment. Son intérêt est de montrer que les mêmes opérations psychiques se rejouent dans des scènes qui n’ont rien à voir.

Connexion et réciprocité
@Cyril QUINTARD

Des pistes pour l’accompagnement

Puisque nous sommes aussi dans ce registre, voici comment je travaille concrètement ces questions. Rien de tout cela ne s’improvise le jour de la course, et l’ordre compte plus qu’on ne le croit.

En amont, sur plusieurs mois
Observer avant de vouloir changer. Pendant quatre à six semaines, l’athlète note simplement, après chaque sortie longue, ce qui a occupé sa tête. Pas d’objectif, pas de correction. La plupart découvrent l’ampleur de leur propre bavardage, et cette découverte fait déjà une partie du travail. C’est de la métacognition au sens le plus simple : observer sa pensée plutôt que d’y être collé.

Nommer sans discuter. « Voilà une pensée de défaillance. » On ne la combat pas, on ne la valide pas non plus, on l’étiquette et on la laisse passer. C’est un exercice de défusion cognitive emprunté à la thérapie d’acceptation et d’engagement de Steven Hayes, que Frank Gardner et Zella Moore ont adaptée au champ sportif. La différence avec la suppression de pensée est capitale, au regard de ce que montre Wegner : on ne cherche pas à faire partir la pensée, on cesse de la traiter comme un ordre.

Clarifier les valeurs. Question simple et rarement confortable : qu’est-ce qui compte vraiment dans ce projet, indépendamment du résultat ? Un athlète qui sait ce qu’il est venu chercher lâche beaucoup plus facilement ce qui n’en fait pas partie. C’est aussi ce qui protège le mieux des dérives de la relance permanente.

Installer des automatismes. Puisque l’espace conscient est étroit et coûteux, autant y mettre le moins de choses possible. Nutrition, gestion des bâtons, gestes de ravitaillement : tout ce qui devient automatique à l’entraînement libère de la place pour ce qui compte le jour J.

Des séances spécifiques
La sortie longue sans montre ni musique, une fois par mois. De toutes les propositions que je fais, c’est celle qui suscite le plus de résistance, et c’est probablement pour cette raison qu’elle est utile.

Les fenêtres de calcul. L’athlète s’autorise à calculer au ravitaillement, et seulement là. Entre deux ravitaillements, la tête est libre. Cela paraît anodin. Les coureurs qui s’y tiennent décrivent presque tous un allègement dont ils ne soupçonnaient pas l’ampleur.

Le travail du discours interne. Anthony Blanchfield et son équipe ont montré en 2014 qu’un entraînement au discours interne motivationnel améliorait le temps d’épuisement sur ergocycle et abaissait la perception de l’effort. Le monologue intérieur n’est pas condamné à nous nuire, il est éducable, à condition de le travailler à l’entraînement et non de bricoler une phrase la veille du départ.

Les intentions de mise en œuvre. Peter Gollwitzer a montré dès les années 1990 l’efficacité des plans de type « si telle situation survient, alors je fais telle chose ». Appliqué à l’ultra : si la nausée arrive, alors je marche dix minutes et je passe au liquide. Si la pensée d’abandon revient trois fois, alors je m’assois cinq minutes au prochain ravitaillement avant de décider. Ce dispositif a un mérite précis, celui de retirer la décision au moment où l’athlète est le moins en état de la prendre.

Pendant la course
Trois ancrages suffisent, et il vaut mieux les avoir répétés cent fois.
Le retour au sensoriel : l’appui du pied, l’air sur le visage, le bruit du bâton. Le corps reste le seul endroit où l’instant existe.
La respiration lente sur quelques minutes, dont on sait depuis les travaux de Julian Thayer sur l’intégration neuroviscérale qu’elle engage le tonus vagal et la flexibilité de régulation.
La phrase-repère, choisie à l’avance, courte, personnelle, et surtout pas une injonction au lâcher-prise.

Ce que l’accompagnant devrait éviter
Ne jamais dire « lâche prise » à quelqu’un qui souffre. Nous avons vu pourquoi.

Ne pas confondre acceptation et résignation, y compris dans les mots employés, parce que les athlètes entendent très bien la différence.

Ne pas travailler ces questions en pleine période d’affûtage, où la charge mentale est déjà maximale.

Et savoir reconnaître le moment où la demande dépasse le cadre de la préparation mentale. C’est un point sur lequel je suis devenu, avec les années, beaucoup plus prudent qu’à mes débuts.

Pour une éthique de l’effort conscient
L’ultra-endurance n’est ni une guerre contre soi-même ni une entreprise de possession, et cet apprentissage ne se décrète pas la veille du départ. Il se construit sur des mois, dans des séances où l’athlète accepte de ne pas tout maîtriser, ce qui est sans doute la chose la plus difficile à demander à quelqu’un qui s’est inscrit précisément pour éprouver sa maîtrise.
Le coureur assis sur un banc au 120ᵉ kilomètre n’a pas besoin qu’on lui dise de lâcher prise. Il aurait eu besoin, bien avant, qu’on lui apprenne à écouter ce qui parle en lui sans tout croire.
Et vous, dans vos longues sorties ou dans vos courses, quel est le silence que vous venez chercher ?

 

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12 trajectoires pour explorer le mental de l’ultra-endurance
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À travers les parcours de douze figures du trail et de l’ultra-endurance, Cyril Blanchard et Éric Lacroix explorent les mécanismes de la préparation mentale qui permettent de s’orienter, de se réguler et de durer.

Sortie officielle le mardi 8 septembre 2026

« La troisième voix n’est pas celle qui crie le plus fort.
C’est celle qui permet de choisir avec justesse. »

 

 

 

Références bibliographiques de l’article

Philosophie et sciences humaines
Barthes, R. (1977). Fragments d’un discours amoureux. Paris : Seuil.
Canguilhem, G. (1966). Le Normal et le Pathologique. Paris : PUF.
Joseph, L. (2025). Nos silences. Apprendre à les écouter. Paris : Autrement.
Le Breton, D. (2024). La Fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale. Paris : Métailié.
Watzlawick, P., Beavin, J. H., & Jackson, D. D. (1967). Pragmatics of Human Communication. New York : Norton. (trad. fr. Une logique de la communication, Seuil, 1972.)

Neurosciences
Dehaene, S. (2014). Le code de la conscience. Paris : Odile Jacob.
Le Van Quyen, M. (2019). Cerveau et silence. Paris : Flammarion, coll. Champs.
Lévy, R. (2025). Cortex. Percez les secrets de l’intelligence. Paris : Albin Michel.
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