Ce que l’assistance fait vraiment, et ce qu’elle est devenue
« Pendant la course, il est incroyablement organisé et efficace, il reste calme quoi qu’il arrive, et il sait quoi dire pour me relancer. En général, c’est une mauvaise blague. »
— Courtney Dauwalter, à propos de Kevin Schmidt, son mari et responsable de son assistance.
Il y a des mots que le milieu de l’endurance use jusqu’à la corde. Lâcher-prise en fait partie. On le glisse dans une conversation d’avant-course comme on tendrait une gourde, avec la certitude d’avoir aidé. Je voudrais essayer ici de le reprendre autrement, en passant par un détour inattendu : celui de la passion amoureuse telle que Roland Barthes l’a décrite.
Pourquoi cette question me poursuit…
J’accompagne des coureurs depuis 1986. C’est long. Assez long, en tout cas, pour avoir vu passer plusieurs générations de méthodes, de montres, de discours sur le mental.
Et il y a une observation qui n’a jamais bougé.
Sur une épreuve longue, la plupart des athlètes que je suis tiennent physiquement bien plus longtemps qu’ils ne tiennent mentalement. Ils s’arrêtent alors qu’il leur reste des ressources. Ils s’arrêtent parce que quelque chose, dans leur tête, a cessé de vouloir.
À l’ISMe, que nous avons co-fondé avec Cyril Blanchard, nous avons construit une partie de nos outils autour de cette zone d’ombre. La pyramide de la fatigabilité, pour aider un coureur à séparer ce qu’il sent de ce qu’il en déduit à l’image du suivi par l’indice de Hooper, pour repérer une dérive notamment avant qu’elle ne devienne une blessure. Ainsi les grilles de décision, pour éviter les arbitrages pris sous le coup de l’émotion font leur travail sur le versant du mesurable, et nous continuons à les défendre.
Ils ne disent rien, en revanche, du rapport que l’athlète entretient avec son propre désir d’aller au bout. C’est ce point aveugle que je voudrais explorer ici, sans prétendre en faire une position institutionnelle.
Pourquoi il ne vous répond pas
Ce qui vient de se passer n’a rien d’inquiétant.
Il court depuis dix-huit heures. Il a géré son allure, son alimentation, ses appuis, sa lampe, le froid du col, la nausée de la nuit. Tout cela s’est joué dans un espace de travail mental beaucoup plus étroit qu’on ne l’imagine. Le neuroscientifique Stanislas Dehaene décrit la conscience comme un système de diffusion à capacité réduite : une information est sélectionnée, amplifiée, transmise, et pendant ce temps tout le reste attend son tour.
À cette heure-là, la file d’attente est déjà pleine.
Ajoutez que la fatigue mentale a un coût mesurable. Le célèbre chercheur Samuele Marcora a montré qu’une tâche cognitive exigeante réalisée avant un effort dégrade la performance d’endurance en augmentant la perception de l’effort, sans que rien ne bouge du côté des muscles ou du cœur. Autrement dit, ce que vous lui demandez de traiter avec sa tête, il le paiera avec ses jambes.
Son silence n’est donc ni de la mauvaise volonté, ni un signe qu’il va mal. C’est un système qui protège ce qui lui reste.
Retenez une seule chose de ce paragraphe. Chaque question que vous posez consomme une ressource dont il a besoin ailleurs. Vous n’êtes pas en train de discuter, vous êtes en train de prélever.
Une prothèse, pas un réconfort
Voici l’idée qui, il me semble, change tout, et qui n’a pas encore trouvé son chemin jusqu’au discours francophone sur le trail.
Nous parlons de l’assistance comme d’un soutien moral. Une présence qui rassure, une main sur l’épaule, un mot gentil. Cette description est aimable et probablement fausse, ou du moins très incomplète.
Des travaux récents proposent de la penser autrement : comme une cognition distribuée. La dégradation cognitive produite par l’effort prolongé et la privation de sommeil rend le coureur incapable d’assurer de manière fiable ce qu’il assurait très bien au kilomètre 20 : Calculer une allure, ajuster une stratégie nutritionnelle, décider s’il faut changer de chaussures ou de lampe. Ces opérations ne disparaissent pas pour autant : elles migrent. Quelqu’un d’autre les prend en charge.
Ce quelqu’un, c’est vous.
Vous n’êtes donc pas un supporter. Vous êtes une extension temporaire de ses fonctions exécutives. Une sorte de prothèse cognitive, ce qui n’est pas une image très romantique, mais qui décrit assez bien ce qui se passe dans une salle des fêtes à deux heures du matin.
La même logique vaut pour l’émotionnel. La régulation des affects est coûteuse, et elle se dégrade avec la fatigue. Une équipe calme et posée fonctionne comme un régulateur externe. Elle empêche les spirales, ces effondrements émotionnels qui précèdent souvent l’abandon de quelques dizaines de minutes.
Cette lecture rejoint le troisième pilier du modèle que nous avons construit à l’ISMe, celui que nous appelons « Relier -Comprendre – Réguler.
Nous l’avions d’abord pensé comme la dimension relationnelle de l’accompagnement, un peu à la marge des deux autres. Il apparaît aujourd’hui qu’il en est peut-être la condition. On ne régule pas seul ce qu’on n’a plus les moyens de traiter seul.
On peut se demander si cette lecture ne mérite pas d’être enseignée aux accompagnants avant les courses, au même titre qu’on leur explique où se garer.
Ce que dit la recherche, et ce qu’elle ne dit pas
Un mot de prudence, parce que le sujet se prête aux affirmations péremptoires.
Une étude française publiée en 2018 dans PLOS One, menée sur un ultra-trail des Alpes-Maritimes, a examiné les facteurs psychosociaux de l’abandon. Le résultat le plus net : les coureurs qui mobilisent la recherche de soutien social comme stratégie d’adaptation abandonnent significativement moins.
À l’inverse, ceux qui privilégient l’évitement abandonnent bien davantage. Le sentiment d’efficacité personnelle et l’intention de finir protègent également.
Ce résultat est solide. Il ne dit cependant pas ce qu’on lui fait souvent dire. Ce qui est mesuré, c’est une disposition à chercher de l’aide, pas la présence effective d’une équipe au bord du chemin. Un coureur peut être entouré de six personnes et ne rien leur demander.
Et voici le point qui m’a le plus occupé en préparant cet article.
À ma connaissance, peu voir aucune étude n’a isolé l’effet d’une équipe d’assistance sur la performance ou sur le taux de complétion en ultra (proportion de partants qui franchissent la ligne d’arrivée dans les délais). Les praticiens raisonnent par transfert, depuis d’autres formats et d’autres sports.
Or ce transfert réserve une surprise.
En 2012, une équipe du Cap et de Northumbria a publié dans l’International Journal of Sports Physiology and Performance une expérience simple. Onze athlètes, cinq contre-la-montre de cinq kilomètres, dont trois courus en présence d’un second coureur placé devant, derrière ou à côté.
Résultat : aucune différence significative de temps, de fréquence cardiaque ou de perception de l’effort entre les cinq essais. Et pourtant, neuf des onze participants ont déclaré qu’il leur avait été plus facile de courir accompagnés. Les auteurs en concluent que la stratégie d’allure inconsciente est robuste, et qu’elle n’est pas modifiée par la présence d’un autre coureur.
Prenez la mesure de ce résultat. La présence de l’autre n’a rien changé de mesurable mais elle a tout changé de vécu.
Je ne prétends évidemment pas transposer un cinq kilomètres sur piste à une course de trente heures en montagne. La différence d’échelle est telle que l’exercice serait malhonnête, et l’on peut raisonnablement supposer que ce qui ne joue pas sur cinq kilomètres joue autrement quand la privation de sommeil s’en mêle. Mais l’expérience déplace la question, et c’est ce qui m’intéresse. Peut-être que la bonne façon d’évaluer une assistance n’est pas de regarder le chrono.
Nous avons donc affaire à une pratique universelle, coûteuse en temps, en argent et en énergie familiale, dont personne n’a mesuré l’effet sur la performance, et dont l’effet sur l’expérience n’a jamais vraiment et complètement été étudié en ultra. Cela ne veut pas dire qu’elle est inutile. Cela veut dire, il me semble, que nous ne mesurons pas la bonne chose.
C’est précisément sur ce vide que nous avons décidé de discuter à l’ISMe. Non pas pour produire une énième étude corrélationnelle, mais pour commencer par le commencement : écouter ce que vivent ceux qui accompagnent, et le mettre en forme.
Les questions qui coûtent, celles qui aident :
« Comment tu te sens ? »
C’est la question la plus fréquente, et c’est la plus coûteuse. Elle demande à quelqu’un d’épuisé de faire l’inventaire de son corps, de trier ce qui compte, de fabriquer une synthèse et de la mettre en mots. Quatre opérations, alors qu’il n’en a plus les moyens. Il répondra « ça va », qui est une façon polie de dire qu’il ne peut pas répondre.
« Ça va aller ? » est pire encore. Elle exige une projection sur les cinquante kilomètres suivants, alors qu’il n’a plus accès qu’au présent.
Et « tu es sûr de vouloir repartir ? » est la plus lourde des trois. Elle demande de trancher, et elle glisse au passage un doute qui n’était peut-être pas là. Gardez-la pour les situations que nous verrons plus loin.
À l’inverse, voici ce qui passe.
Tu as mangé quand ? Sucré ou salé ? Chaud ou froid ? Chaussettes, oui ou non ? Tu veux t’allonger dix minutes ? Ta lampe, tu la changes ?
Une information à la fois. Une question fermée. Un mot suffit pour répondre.
Ce n’est pas de l’infantilisation, c’est l’inverse car vous lui épargnez un travail de traduction dont il n’a pas les moyens, et vous lui laissez sa tête pour ce qui l’attend dehors.
Le principe tient en une ligne : Votre rôle n’est pas de savoir comment il va. Votre rôle est qu’il reparte équipé, nourri, au sec et à l’heure.
Le silence n’est pas un symptôme
Il y a un moment, dans ces bases de vie, où le silence devient insupportable. Pas pour lui, mais pour vous…
Alors vous parlez. Vous dites qu’il assure, qu’il est en avance sur ses prévisions, que la suite est plus roulante, qu’il ne faut rien lâcher. Vous le faites avec les meilleures intentions du monde, et vous venez de lui demander quelque chose.
Parce qu’un encouragement appelle une réponse. Un sourire, un hochement de tête, un mot. Vous l’obligez à sortir de sa bulle, à revenir vers vous, à vous rassurer. Vous transformez une pause en interaction sociale, et l’interaction sociale coûte cher à trois heures du matin.
J’ai écrit sur d’autres articles qu’il existe un silence qui régénère et un silence qui fuit. Celui de la base de vie appartient le plus souvent au premier. L’esprit décharge, le corps reprend la main, quelque chose se remet en ordre sans que personne n’ait à s’en occuper.
Un coureur qui se tait n’est pas un coureur qui va mal. C’est souvent un coureur qui fonctionne.
Vous pouvez rester assis à côté de lui sans rien dire. C’est même, la plupart du temps, ce que vous avez de mieux à faire.
Ce que vous ne devez pas décider à sa place
C’est le passage le plus délicat de cet article, et celui que je vous demande de lire deux fois.
La décision d’abandonner appartient au coureur. À lui seul…
Une phrase comme « tu devrais t’arrêter », prononcée par un proche à trois heures du matin, ne s’oublie pas. J’ai en tête des athlètes qui ressassent encore, des années après, un abandon dont ils pensent qu’il ne leur appartenait pas vraiment. La reconnaissance du moment se transforme en reproche silencieux, et le reproche abîme la relation bien plus longtemps que la course n’a duré.
Cela dit, il existe des situations où vous devez parler, et il faut les nommer.
Une confusion sur le lieu, l’heure ou la course en cours. Une élocution qui se déforme. Des tremblements qu’il ne contrôle plus. Un refus de boire depuis plusieurs heures. Une incapacité à suivre une consigne simple. Une peau grise, un regard qui ne fixe rien.
Les causes varient selon les terrains. Le froid et l’hypothermie en montagne, la nuit ou après un orage. La chaleur, la déshydratation et l’hyponatrémie sur les épreuves d’été, quand un coureur boit beaucoup et ne mange plus. L’humidité, la macération, les lésions cutanées sur les courses tropicales, où l’on peut passer trois jours sans jamais sécher.
Dans ces cas-là, vous n’êtes plus dans l’accompagnement… vous êtes dans le secours. Vous appelez l’organisation, vous cherchez le poste médical, et vous ne discutez pas. Les règles d’assistance varient d’une épreuve à l’autre et changent d’une édition à l’autre : lisez le règlement de votre course avant de partir.
Entre ces deux extrêmes, il y a un outil, et c’est le meilleur que je connaisse.
Beaucoup de coureurs expérimentés écrivent avant le départ une liste de conditions : ce qu’ils acceptent d’endurer, et ce qui déclenche l’arrêt.
Douleur musculaire, oui. Douleur articulaire d’un type inhabituel, non. Fatigue extrême, oui. Conditions dans lesquelles je ne suis plus en maîtrise, non.
Cette liste a été écrite à froid, par quelqu’un de reposé, qui a réfléchi des mois. Le coureur assis en face de vous n’est plus tout à fait ce quelqu’un-là.
Votre travail est de lui rappeler ce qu’il avait décidé. Pas d’en inventer un nouveau à sa place.
Ce que l’assistance est devenue
Prenons maintenant un peu de hauteur, parce que ce que vous vivez dans cette salle des fêtes s’inscrit dans une histoire qui vous dépasse.
L’assistance en trail est en train de changer de nature, et elle le fait dans deux directions opposées à la fois.
D’un côté, elle se professionnalise. L’analogie avec la Formule 1 circule désormais partout dans la presse spécialisée : ravitaillements chronométrés, gestes anticipés, chorégraphie d’équipe. La comparaison est flatteuse et elle n’est pas absurde, mais elle importe dans l’ultra trail un imaginaire de l’optimisation qui heurte frontalement les valeurs que le même milieu revendique. En Formule 1, l’arrêt au stand est passé d’environ une minute dans les années 1950 à moins de deux secondes aujourd’hui, avec une vingtaine de personnes mobilisées.
Voulons-nous vraiment de cette trajectoire ?
De l’autre, elle se restreint. L’édition 2026 de l’UTMB supprime l’assistance à Trient pour la CCC et l’UTMB, avec interdiction de stationner. Le règlement sanctionne explicitement l’accompagnement en dehors des zones spectateurs identifiées. L’accès à certaines zones passe par un pass payant, entre vingt et soixante-cinq euros selon la course. Les motifs invoqués sont la fluidité, la sécurité, l’empreinte environnementale, et il serait malhonnête de les balayer : la vallée de Chamonix n’est pas extensible.
Reste que le résultat est là. Le proche qui tendait une soupe devient un détenteur de billet. La spontanéité familiale devient un flux à gérer.
L’assistance illustre ici cette tension mieux que n’importe quel autre objet. Le pit stop chronométré et le bénévole qui verse du bouillon à quatre heures du matin ne relèvent pas du même monde, et ils cohabitent pourtant sur la même course.
Deux philosophies de l’aide
Le détour par les États-Unis éclaire ce que nous tenons pour évident.
À la Western States, un coureur peut être physiquement accompagné par un pacer à partir du mile 62. Le dispositif remonte à 1978 et il a été pensé, à l’origine, comme une mesure de sécurité facultative, dans un contexte où l’on ne savait pas grand-chose de ce qui arrivait à un corps sur cent miles. Le portage de matériel par le pacer, lui, reste interdit.
En Europe, la semi-autonomie fait de l’effort solitaire une valeur constitutive. Se faire accompagner n’est pas une option, c’est une infraction. Kilian Jornet en avait fait l’expérience dès 2008 : sa victoire à l’UTMB avait été assortie d’une pénalité de quinze minutes pour un accompagnement hors zone autorisée.
Le plus intéressant est ce qui se passe aujourd’hui. Ce sont les professionnels américains eux-mêmes qui remettent le pacer en question, plaidant pour des champs élites sans accompagnateur, au motif que l’argument sécuritaire ne tient plus pour des athlètes de ce niveau et que le dispositif ouvre la porte à des aides déguisées. L’un des arguments avancés mérite d’être médité par quiconque a déjà pesé une règle du jeu : tant que la règle ne change pas, y renoncer seul revient à se désavantager.
Deux continents, deux mouvements opposés, une même destination. L’Europe ferme l’assistance pour des raisons logistiques, l’Amérique la questionne pour des raisons d’équité.
Il est tentant de penser que la vraie question n’est ni l’une ni l’autre. Elle serait plutôt celle-ci : que reste-t-il d’une épreuve d’endurance quand on a retiré ce qui, précisément, la rendait humaine ?
S’il abandonne
Il a coupé son bracelet. Ou quelqu’un l’a coupé pour lui.
Vous allez avoir une envie très forte, presque irrépressible, de réparer quelque chose. Ne le faites pas.
« Tu reviendras plus fort. » « C’est une leçon. » « Ça te servira l’année prochaine. » « Au moins tu es entier. » Il entendra ces phrases vingt fois dans les heures qui viennent, sur le parking, dans la navette, au téléphone avec sa mère. Elles partent toutes d’un bon sentiment et elles font toutes la même chose : elles lui demandent de transformer immédiatement sa perte en quelque chose d’utile.
Autrement dit, elles lui retirent le droit d’avoir mal.
Il vient de perdre six mois de préparation, une semaine de congés, beaucoup d’argent, et une histoire qu’il se racontait depuis longtemps. Cela mérite quelques heures de déception pleine et entière, sans qu’on cherche déjà à en tirer une morale.
Alors faites simple. Une couverture. Une boisson chaude. Des vêtements secs. Un endroit où s’asseoir loin de l’arrivée, parce que les applaudissements des autres sont difficiles à entendre à ce moment-là. Prévenez les proches à sa place, pour lui éviter dix conversations identiques.
Et taisez-vous…
Votre présence dit déjà tout ce qu’il faut. Elle dit que vous êtes là, que rien n’est cassé entre vous, et qu’il n’a rien à justifier.
Les mots viendront. Dans trois jours, dans deux semaines, parfois beaucoup plus tard, et ce sera lui qui les amènera. C’est à ce moment-là que le travail commence vraiment, et c’est un autre sujet.
L’angle mort
Il y a une chose dont personne ne parle, alors je vais la dire ici.
Vous n’avez pas dormi non plus. Vous avez conduit de nuit sur des routes que vous ne connaissiez pas, vous vous êtes garé n’importe où, vous avez porté des sacs, vous avez attendu des heures dans le froid. Vous avez regardé un point rouge avancer sur un écran en imaginant le pire à chaque fois qu’il ne bougeait plus. Et à l’arrivée, c’est lui qu’on félicitera.
C’est normal, et c’est très bien ainsi. Mais cela ne veut pas dire que votre semaine a été facile.
Il faut mesurer ce qu’on vous demande. Rester calme et positif pendant vingt heures alors qu’on est soi-même épuisé et inquiet, c’est un travail. Les sociologues du travail lui ont même donné un nom, le travail émotionnel : cet effort de production et de maintien d’une émotion appropriée, indépendamment de ce qu’on ressent réellement. Il est reconnu chez les soignants, chez les hôtesses de l’air, chez les enseignants. Personne, à ma connaissance, ne l’a jamais réellement étudié chez l’accompagnant d’un coureur d’ultra.
C’est un angle mort remarquable. La recherche sur l’ultra-endurance a exploré la physiologie, la nutrition, le sommeil, la motivation, les stratégies attentionnelles. Elle n’a rien produit sur l’expérience de celui qui attend. Comme si, dans cette histoire, il n’était qu’un décor.
Vous avez le droit d’être épuisé. Vous avez le droit de le dire. Vous avez même le droit, quelques jours plus tard, de raconter votre course à vous, celle de la voiture, des parkings et de l’attente.
Le débriefing d’après-course gagne beaucoup à se faire dans les deux sens. Il découvrira sans doute des choses qu’il n’avait pas vues, et vous aussi.
Le thème du mois à l’ISMe : accompagner sans décider
Cet article ouvre un cycle de travail que nous menons ce mois-ci à l’Institut Santé & Mental Endurance.
Au programme : la place de l’accompagnant dans la décision d’abandon, le silence comme ressource et non comme symptôme, et la question du lien dans une pratique que l’on continue de dire individuelle. Ces travaux nourrissent le pilier « Relier » de notre modèle et le programme de formation de PRATICIEN au sein de l’Institut.
Vous accompagnez un coureur cette saison ? La fiche « si… alors » réunit une dizaine de scénarios à écrire à froid, avant le départ, avec lui.
Vous avez déjà attendu quelqu’un une nuit entière ? Racontez-nous. Nous recueillons des témoignages d’accompagnants pour la suite de ce travail.
Nouvel ouvrage : « La Troisième Voix », 12 trajectoires pour explorer le mental de l’ultra-endurance, avec Cyril Blanchard.
En librairie le 8 septembre 2026.
Références
Bath, D., Turner, L. A., Bosch, A. N., Tucker, R., Lambert, E. V., Thompson, K. G., & St Clair Gibson, A. (2012). The effect of a second runner on pacing strategy and RPE during a running time trial. International Journal of Sports Physiology and Performance, 7(1), 26-32. https://doi.org/10.1123/ijspp.7.1.26
Blanchfield, A. W., Hardy, J., de Morree, H. M., Staiano, W., & Marcora, S. M. (2014). Talking yourself out of exhaustion: The effects of self-talk on endurance performance. Medicine & Science in Sports & Exercise, 46(5), 998-1007. https://doi.org/10.1249/MSS.0000000000000184
Corrion, K., Morales, V., Bergamaschi, A., Massiera, B., Morin, J.-B., & d’Arripe-Longueville, F. (2018). Psychosocial factors as predictors of dropout in ultra-trailers. PLOS ONE, 13(11), e0206498. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0206498
Dehaene, S. (2014). Le code de la conscience. Odile Jacob.
Gollwitzer, P. M. (1999). Implementation intentions: Strong effects of simple plans. American Psychologist, 54(7), 493-503. https://doi.org/10.1037/0003-066X.54.7.493
Hochschild, A. R. (2017). Le prix des sentiments : Au cœur du travail émotionnel (S. Chambon, Trad.). La Découverte. (Ouvrage original publié en 1983)
Hoffman, M. D., & Fogard, K. (2011). Factors related to successful completion of a 161-km ultramarathon. International Journal of Sports Physiology and Performance, 6(1), 25-37. https://doi.org/10.1123/ijspp.6.1.25
Malcolm, C. (2021, 17 juin). Pacers: The science behind the ultra luxury. iRunFar. https://www.irunfar.com
Marcora, S. M., Staiano, W., & Manning, V. (2009). Mental fatigue impairs physical performance in humans. Journal of Applied Physiology, 106(3), 857-864. https://doi.org/10.1152/japplphysiol.91324.2008
Plard, M., Lancelevé, S., & Martineau, A. (2023). Trail-running and ultramarathon: A multidisciplinary scoping review. Staps.
Rochat, N., Gesbert, V., Seifert, L., & Hauw, D. (2018). Enacting phenomenological gestalts in ultra-trail running: An inductive analysis of trail runners’ courses of experience. Frontiers in Psychology, 9, 2038. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2018.02038
Travert, M., Hanula, G., & Griffet, J. (2019). Un sport sur mesure : L’ultra-trail. Loisir et Société / Society and Leisure, 42(1).
UTMB Mont-Blanc. (2026). Règlement 2026. https://montblanc.utmb.world
Western States Endurance Run. (2026). Crew and pacer rules. https://www.wser.org
Woodward, C. (2026). Proposal for pacer-free pro fields at WSER and Golden Ticket races. PTRA Tribune.