Le silence n’est pas vide

Dans mon dernier article, j'écrivais que la tête d'un coureur d'ultra sature, et qu'il faut lui parler autrement. Restait l'autre versant, celui des longues heures où plus personne ne lui parle. On dit qu'il y va chercher le silence. Je n'en suis pas certain, et je crois même que nous nous trompons de mot.
Le 29 août 2026
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Ce que le coureur d’ultra entend quand plus personne ne lui parle

 

« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »
Pascal, Pensées

Un coureur repart d’un ravitaillement. Derrière lui, la salle continue : le générateur, la sono, un dossard hurlé au micro, les couverts contre les gamelles. Deux cents mètres plus loin, le chemin monte et le bruit disparaît. Il reste le bâton sur la roche, le souffle, le sac qui frotte.

Ce basculement dure quelques minutes et personne ne le prépare. On travaille l’alimentation, le sommeil, l’allure. Mais on ne dit rien de ce que le coureur va entendre pendant une journée et deux nuits.

C’est pourtant le seul canal sensoriel qu’il ne peut pas fermer, et c’est aussi celui qui structure le plus discrètement son rapport à l’effort. Nous allons voir qu’il ne s’agit pas d’un détail de confort, car le son organise l’attention, déclenche des réactions avant toute analyse consciente, et détermine en partie ce que le coureur pourra encore traiter quand la fatigue s’installe.

Nous n’avons pas de paupières auditives

Il y a une asymétrie entre nos sens que l’on remarque rarement. En fait la vision est directionnelle et elle s’interrompt : on tourne la tête, on ferme les yeux, et le monde visuel s’éteint. Par contre l’ouïe ne fonctionne pas ainsi : elle capte dans toutes les directions, en continu, et ne dispose d’aucun interrupteur.

Le neuroscientifique Luc Arnal résume la chose d’une formule qui peut nous rester en tête : nous n’avons pas de paupières auditives. Le cerveau ne cesse jamais tout à fait d’analyser le décor sonore à la recherche d’une anomalie. Il le fait même durant le sommeil profond, où il filtre sans difficulté la pluie ou le bruit d’un ventilateur, mais réagit instantanément à un prénom chuchoté.

Autrement dit, l’audition est un système de surveillance permanent. Il fonctionne que nous le voulions ou non, et il consomme des ressources même quand rien ne se passe.

La conséquence pour la course me semble donc sous-estimée. Car en fait, un coureur ne coupe jamais le son. Il change de scène sonore, ce qui n’est pas du tout la même opération. Et quand il quitte un ravitaillement, son système auditif ne se met pas au repos : il se réétalonne sur un nouveau paysage, plus discret mais tout aussi présent.

Ce qui pose une question dont dépend tout le reste de cet article. Si l’on ne peut pas fermer l’oreille, que va-t-on chercher, au juste, quand on dit qu’on part chercher le calme.

Ouie et running

Ce que nous appelons silence

Posons d’abord un fait simple. Le silence de la montagne n’existe pas…

Le vent dans les mélèzes, les pas sur les cailloux, la respiration qui se cale sur la pente, le bâton qui cogne, le sac qui grince, un torrent deux cents mètres plus bas. Un enregistrement de cette prétendue tranquillité serait bruyant. Certains passages nocturnes atteignent probablement des niveaux comparables à ceux d’une conversation.

Ce qui change entre le ravitaillement et le sentier, ce n’est donc pas le volume, mais la nature de ce qu’on entend.

Dans la salle, chaque son est adressé. Le micro appelle un dossard, quelqu’un pose une question, un bénévole propose quelque chose, un téléphone sonne. Tous ces sons attendent une réponse, ou au minimum exigent d’être identifiés, triés, interprétés. Sur le sentier, plus rien ne demande rien. Le vent ne s’adresse à personne.

C’est la distinction que nous avons commencé à travailler à l’ISMe, et je la propose ici comme hypothèse plutôt que comme résultat : il faudrait séparer le silence acoustique du silence social.

Le premier est une affaire de décibels. Le second est une affaire de sollicitation. Et je crois que ce que le coureur va chercher relève du second, pas du premier.

Cette distinction éclaire une observation qui m’a longtemps intrigué. Pourquoi la tente de ravitaillement de 3h du matin, presque déserte, ne repose-t-elle pas ? 

Acoustiquement, elle est calme. Socialement, elle est saturée : quelqu’un vous regarde, attend que vous parliez, s’inquiète de votre réponse. Le silence y est un silence sous surveillance, ce qui n’est pas un silence.

Si cette lecture tient, elle ouvre aussi une question que nous ne posons jamais dans nos bilans de course. Et si la fatigue sociale, en ultra, comptait autant que la fatigue musculaire ?

Pourquoi le silence fait peur ?

Reste que ce silence social, si désirable en apparence, ne repose pas tout le monde. Certains coureurs le décrivent comme le meilleur moment de leur course. D’autres attendent le prochain ravitaillement comme on attend qu’une porte s’ouvre.

Trois lectures me semblent utiles pour comprendre cet écart.

1 – La première est culturelle. David Le Breton décrit une société où la communication permanente a rendu le silence suspect. Dans une conversation, un blanc est une respiration. Dans l’univers de la connexion, un silence devient une panne. Nous avons appris à le traiter comme un dysfonctionnement, et cette habitude ne s’arrête pas au départ d’une course.

2 – La deuxième est comportementale. Michel Le Van Quyen défend une thèse qui devrait interpeller notre milieu : nous serions devenus dépendants à l’action, au point que ne rien faire nous soit presque insupportable. Le FOMO en est la version quotidienne, le remplissage compulsif de la moindre minute d’attente. Un traileur qui consulte sa montre tous les quatre cents mètres relève peut-être du même mécanisme.

3 – La troisième est existentielle. L’écrivaine Claire Delannoy distingue la solitude subie de la solitude habitée, et propose la notion d’espace du neutre : cet état de non-disponibilité où l’on cesse momentanément d’être un rôle. Elle ajoute un point qui compte ici, l’accès à cet espace demande une forme d’entraînement. On n’y entre pas par décision…

Ce qui se joue en course me paraît assez clair. Quand le bruit se retire, il ne reste plus rien pour couvrir le bavardage intérieur. La loquèle devient audible (voir aussi l’article sur ce sujet). Le silence ne produit donc pas l’angoisse, il la rend perceptible, ce qui n’est pas la même chose et change complètement la manière de travailler la question.

J’ajoute une hypothèse, que je pose sans aucune donnée pour l’étayer. Une partie des écouteurs portés en ultra ne sert probablement pas à se motiver. Elle sert à empêcher le silence de parler. Si c’est le cas, retirer la musique sans rien mettre à la place n’est pas un conseil, c’est une mise en danger.

D’où une question que je pose volontiers en entretien, et qui met souvent quelques secondes à trouver sa réponse. Est-ce que vous partez chercher le calme, ou est-ce que vous partez couvrir quelque chose ?

Coureur en nature

Ce que le cerveau fait quand on lui laisse la paix

Retournons maintenant l’argument, parce que le silence a aussi ses partisans, et qu’ils disposent de matériel sérieux.

Dès 1924, aux tout débuts de l’électroencéphalographie, Hans Berger observe une activité cérébrale intense associée au repos, avec ces ondes alpha de grande amplitude. Bien plus tard, Marcus Raichle décrit ce qu’il nomme l’énergie sombre du cerveau : la majeure partie de la dépense énergétique cérébrale se déploie hors de toute tâche dirigée. Le cerveau au repos ne se met pas en veille. Il associe, il relie, il consolide.

Jusque-là, le raisonnement tient, et il explique assez bien pourquoi tant de coureurs racontent que leurs meilleures idées naissent en sortie longue…

C’est ensuite que les choses se gâtent, et je voudrais m’y arrêter parce que le cas est instructif.
Vous avez probablement croisé l’affirmation suivante : 2h de silence par jour feraient naître de nouveaux neurones dans l’hippocampe. Elle circule partout dans la littérature bien-être, souvent sans référence, parfois avec. La référence existe, c’est l’étude de Kirste et ses collègues, mise en ligne fin 2013 et publiée dans Brain Structure and Function.

Mais il y a 3 choses qu’on omet à peu près systématiquement de préciser : Il s’agit de souris. L’étude ne comporte aucun test de mémoire, d’apprentissage, d’humeur ou de comportement : elle observe des marqueurs cellulaires. Et surtout, les auteurs eux-mêmes avancent une explication qui n’est pas celle qu’on leur prête. Pour des souris habituées au bruit permanent d’une animalerie, une chambre anéchoïque est un environnement inhabituel. Ce serait donc peut-être la nouveauté, et l’état d’alerte qu’elle déclenche, qui produit l’effet observé, et pas la vertu réparatrice du silence.

Autrement dit, l’étude la plus citée au monde sur les bienfaits du silence dit peut-être le contraire de ce qu’on lui fait dire.

Cela laisse surtout la question ouverte, et elle m’intéresse plus que la réponse. Est-ce le silence qui produit les idées en sortie longue ? Est-ce la marche, dont on sait qu’elle favorise la pensée divergente ? Ou est-ce, plus simplement, l’absence d’interlocuteur ? Je penche pour la troisième hypothèse, ce qui est cohérent avec la distinction posée plus haut, mais je serais bien incapable de le démontrer…

Le bruit qui court-circuite la raison

Venons-en au versant qui m’a le plus surpris, et qui devrait selon moi intéresser les organisateurs autant que les coureurs.

En analysant les propriétés acoustiques des cris humains, des alarmes et du langage parlé, Luc Arnal et son équipe ont isolé un paramètre physique précis : la rugosité. Il s’agit de modulations d’amplitude très rapides, situées entre 30 et 150 Hz. Pour donner un ordre de grandeur, le rythme syllabique de la parole ordinaire se déploie entre 4 et 8 Hz. Nous sommes donc très au-delà. Arnal parle d’un stroboscope acoustique : une variation si rapide qu’elle n’est plus perçue comme un rythme, mais comme une texture râpeuse et désagréable.

Le point décisif est ailleurs. Ces sons ne suivent pas la voie auditive habituelle, celle qui monte vers le cortex auditif et débouche sur une évaluation consciente. Ils activent directement l’amygdale, centre du traitement de la peur. La réaction précède l’analyse de plusieurs dizaines de millisecondes.

Autrement dit, quand un son rauque nous atteint, notre corps a déjà réagi avant que nous ayons compris de quoi il s’agissait. Ce n’est pas une faiblesse, c’est un dispositif de survie remarquablement efficace. Il devient encombrant quand l’environnement le déclenche à tort.

Où trouve-t-on de la rugosité sur une course ? Partout. Sirènes, klaxons, générateurs, sono poussée trop fort, alarmes de montre, cris d’encouragement, pleurs d’enfant au bord du chemin. L’essentiel de cette charge se concentre là où le coureur vient précisément chercher du repos.

Ce qui m’amène à une hypothèse que je n’ai vue formulée nulle part. En base de vie, l’athlète reçoit une charge acoustique agressive au moment exact où ses ressources de filtrage sont au plus bas. Il s’assoit pour récupérer et son système d’alerte, lui, travaille à plein régime.

Nous soignons l’éclairage des postes, la qualité de la nourriture, la disposition des lits de camp. Nous n’avons, à ma connaissance, jamais réfléchi à leur conception sonore. Pourquoi ?

cerveau et science

Le ravitaillement est un problème de cocktail party

Il y a un phénomène que nous connaissons tous sans le nommer. Dans une pièce bruyante, une soirée, un restaurant, nous parvenons à suivre une conversation et à écarter les autres. Colin Cherry l’a formulé dès 1953 sous le nom d’effet cocktail party.

Ce qui est intéressant, c’est la manière dont nous y parvenons. Ce n’est pas une performance de l’oreille. C’est une performance de l’attention. Le cortex préfrontal sélectionne la source pertinente, et le cortex auditif prédit à l’avance l’enveloppe de la voix attendue. Nous n’entendons pas mieux : nous anticipons mieux.

Or le préfrontal est précisément ce qui lâche en premier après dix-huit heures d’effort et une nuit sans sommeil !

La conséquence me paraît importante et je ne l’avais pas vue jusqu’ici. Le coureur qui, dans une base de vie, vous fait répéter trois fois, ne comprend pas et finit par renoncer à répondre n’entend pas mal, et bien il ne peut plus trier… Ce n’est pas un problème d’audition, c’est un problème d’attention auditive, ce qui n’a rien à voir et n’appelle pas les mêmes réponses.

J’écrivais dans mon dernier article que chaque question posée à un coureur épuisé consomme une ressource dont il a besoin ailleurs. Je crois qu’il faut aller plus loin. Le simple fait d’écouter dans le bruit en consomme une, avant même qu’une question ait été posée. Un coureur assis dans une salle bruyante travaille, même quand il ne fait rien.

Stanislas Dehaene décrit la conscience comme un système de diffusion à capacité étroite, où une information est sélectionnée et amplifiée pendant que le reste attend son tour. À trois heures du matin, dans une tente de ravitaillement saturée, cette file d’attente est occupée par le tri du bruit ambiant.

Et pendant ce temps, quelqu’un lui demande comment il se sent.

Verbal, non verbal, et la texture de la voix

On en tire souvent une conclusion rapide : puisque les mots ne passent plus, il faudrait passer par le non verbal. L’idée n’est pas fausse, mais elle est plus compliquée qu’il n’y paraît.

Car la voix n’est pas seulement un contenu, c’est aussi une texture. Et si l’on suit Arnal, cette texture emprunte le circuit rapide. Une voix tendue, aiguë, pressée, transporte davantage de modulations rapides qu’une voix posée. Elle porte donc, physiquement, quelque chose de la même famille que l’alarme.

Ce qui donnerait, si l’hypothèse tient, un résultat assez troublant. Un accompagnant qui dit « tout va bien, tu es dans les temps » d’une voix inquiète ne transmet pas son message. Il transmet son inquiétude, et il la transmet plus vite que ses mots. Le coureur reçoit l’alerte avant de recevoir la phrase, et il n’a aucun moyen conscient de séparer les deux.

Je précise aussitôt les limites de ce raisonnement. Arnal a travaillé sur les cris et les alarmes, pas sur la voix d’un proche dans une tente de ravito ! Le transfert me paraît raisonnable, il n’est pas démontré. J’aimerais que l’on puisse le tester.

Si l’on accepte de le suivre à titre d’hypothèse, l’accompagnant calme ne fait pas seulement du bien moralement. Il émet un signal qui ne déclenche rien. C’est une fonction, pas une gentillesse.

Restent les autres canaux, moins spectaculaires mais probablement plus fiables. Le regard, qui permet au coureur de lire un visage plutôt que de décoder un son dans le bruit. Le rythme des gestes, qui donne un tempo. Le contact physique, une main sur l’épaule, une chaussette qu’on enfile. Et une chose toute bête : s’asseoir en face plutôt que rester debout au-dessus de lui, ce qui change à la fois la hauteur de la voix et la nature de la relation.

Enfin, le silence partagé, qui est du non verbal à part entière… Le sociologue Le Breton rappelle que dans une conversation, un silence n’est pas un vide mais une respiration. Notre milieu aurait sans doute intérêt à le réapprendre.

Ce qui me conduit à une question que je n’aurais jamais imaginé poser il y a un an. Et si la première compétence d’une équipe d’assistance était vocale ?

Non verbal crew
Le non verbal au ravito. @David Gonthier

Sur les longues portions solitaires

Reste à traduire tout cela sur le terrain. Je le fais en deux temps, parce que les longues heures solitaires et les quelques minutes de ravitaillement n’appellent pas du tout les mêmes outils.

S’entraîner au silence : La sortie longue sans montre ni musique, une fois par mois. C’est de toutes mes propositions celle qui suscite le plus de résistance, et je persiste à penser que cette résistance en dit long sur son utilité. L’objectif n’est pas de souffrir, il est de découvrir ce qui se passe quand rien ne couvre plus rien.

Faire de l’ouïe une ancre plutôt qu’une contrainte. Puisque le canal ne se ferme pas, autant s’en servir. Choisir à froid un son de référence, l’appui du pied, le bâton sur la roche, le rythme du souffle, et y revenir délibérément quand la tête part ailleurs. Le retour au sensoriel passe très bien par l’oreille, et il présente un avantage sur les autres ancrages : il reste disponible dans le noir.

Étiqueter sans discuter : Quand le silence rend le bavardage intérieur audible, la réaction naturelle consiste à le faire taire. C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire. La défusion cognitive empruntée à la thérapie d’acceptation et d’engagement propose autre chose : nommer la pensée, ne pas la combattre, ne pas la valider non plus. « Voilà une pensée de défaillance. » Et on continue. Le silence ne fabrique pas la pensée, il la rend perceptible. Cette nuance compte, parce qu’elle enlève au silence la responsabilité de l’angoisse.

Décider à froid de l’usage des écouteurs : Ni interdit ni obligation. Un choix, mais un choix documenté. Trois questions à traiter avant le départ : à quel moment, pour quoi faire, et que fais-je si la batterie lâche au plus mauvais moment ? Rappel réglementaire au passage : les écouteurs doivent être retirés lors des traversées de route, à l’approche des postes de contrôle et devant les équipes de sécurité.

Poser la question du silence subi et du silence choisi : En entretien, à froid, jamais en course. Est-ce que je vais chercher le calme, ou est-ce que je vais couvrir quelque chose ? La distinction est importante et nous rappelle qu’on n’entre pas dans un silence habité par simple décision. Cela s’apprend.

Travailler la respiration lente : C’est le seul levier qui agisse directement sur la branche que la rugosité vient d’activer. Les travaux de Julian Thayer sur l’intégration neuroviscérale montrent qu’elle engage le tonus vagal et la flexibilité de régulation. Quelques minutes suffisent, à condition de les avoir répétées cent fois avant.

Sur les ravitaillements

Pour le coureur : Préparer une phrase courte, écrite à froid, qu’il pourra prononcer même saturé. Une seule, du type « j’ai besoin de ». Elle vaut mieux qu’un discours qu’il sera incapable de construire.
Chercher le point le plus calme du poste, quitte à perdre deux minutes. S’éloigner de la sono vaut souvent mieux que s’asseoir près du buffet.
Et accepter de ne pas comprendre du premier coup. Faire répéter n’est pas un aveu de faiblesse, c’est le fonctionnement normal d’un cerveau fatigué dans le bruit.

Pour l’accompagnant : Baisser la voix plutôt que l’élever. C’est contre-intuitif dans une salle bruyante, mais une voix basse et lente porte moins de rugosité et se détache mieux d’un fond sonore aigu.
Surveiller sa propre prosodie autant que ses mots, pour les raisons vues plus haut. C’est la texture qui arrive en premier.
Se placer devant, à hauteur de visage, plutôt que de parler par-dessus. Le coureur s’appuiera sur ce qu’il voit pour compléter ce qu’il entend mal.
Une information à la fois, une question fermée. Je l’écrivais dans mon dernier article, je le répète parce que c’est le point qui change le plus de choses.

En redescendant

Revenons à notre coureur. Il a mangé, changé ses chaussettes, écouté sans bien comprendre, dit deux mots. Il repart. Cent mètres, deux cents, et le bruit retombe derrière lui.
Ce que j’ai voulu montrer ici, c’est que ce moment n’est pas un simple changement de décor. Le système auditif ne se met pas en veille, il se réétalonne. La charge d’alerte accumulée dans la salle ne disparaît pas d’un coup. Et le bavardage intérieur, jusque-là couvert, redevient parfaitement audible.

Rien de tout cela n’est grave, mais rien de tout cela n’est neutre non plus, et nous n’en parlons jamais.

Nous avons appris à gérer la nutrition, le sommeil, l’allure, le matériel. Nous mesurons des dizaines de variables. Pourquoi n’avons-nous jamais appris à gérer ce que nous entendons ?
Je n’ai pas de réponse définitive à proposer, et cet article ne prétend pas en tenir lieu. La plupart des pistes qu’il ouvre sont des hypothèses, et je préfère les poser ainsi plutôt que de les vendre comme des certitudes.

Une seule chose me paraît acquise. Le silence de la montagne n’est pas un vide. C’est un espace qui se remplit de quelque chose, et il vaut mieux savoir de quoi avant de partir.

Et vous, dans vos longues sorties, qu’est-ce que vous entendez quand plus personne ne vous parle ?

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Références

Arnal, L. H., Flinker, A., Kleinschmidt, A., Giraud, A.-L., & Poeppel, D. (2015). Human screams occupy a privileged niche in the communication soundscape. Current Biology, 25(15), 2051-2056. https://doi.org/10.1016/j.cub.2015.06.043
Berger, H. (1929). Über das Elektrenkephalogramm des Menschen. Archiv für Psychiatrie und Nervenkrankheiten, 87(1), 527-570. https://doi.org/10.1007/BF01797193
Bourgognon, F., & Penet, C. (2021). La thérapie d’acceptation et d’engagement. Presses universitaires de France.
Cherry, E. C. (1953). Some experiments on the recognition of speech, with one and with two ears. The Journal of the Acoustical Society of America, 25(5), 975-979. https://doi.org/10.1121/1.1907229
Dehaene, S. (2014). Le code de la conscience. Odile Jacob.
Delannoy, C. (2024). D’une chambre à soi à l’invention de soi. Albin Michel.
Hayes, S. C., Strosahl, K. D., & Wilson, K. G. (1999). Acceptance and commitment therapy: An experiential approach to behavior change. Guilford Press.
Kirste, I., Nicola, Z., Kronenberg, G., Walker, T. L., Liu, R. C., & Kempermann, G. (2015). Is silence golden? Effects of auditory stimuli and their absence on adult hippocampal neurogenesis. Brain Structure and Function, 220(2), 1221-1228. https://doi.org/10.1007/s00429-013-0679-3
Le Breton, D. (2024). La fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale. Métailié.
Le Van Quyen, M. (2019). Cerveau et silence. Flammarion.
Raichle, M. E. (2006). The brain’s dark energy. Science, 314(5803), 1249-1250. https://doi.org/10.1126/science.1134405
Thayer, J. F., & Lane, R. D. (2009). Claude Bernard and the heart-brain connection: Further elaboration of a model of neurovisceral integration. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 33(2), 81-88. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2008.08.004

 

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