« Heureusement qu’on a eu la nuit dans les montagnes sans personne. » —Blandine L’Hirondel, au lendemain de sa victoire à l’UTMB
La Flégère
La scène est remarquable pour une raison simple : c’est Blandine L’Hirondel elle-même qui l’a racontée, le lendemain, dans le jardin d’un palace de Chamonix, un strap à la cuisse et la voix encore un peu cassée.
Descente de la Flégère, derniers kilomètres de l’UTMB, une avance que tout le monde lui décrit comme confortable. Une racine, une chute, pile sur le quadriceps. Elle se relève et, parce qu’elle est médecin du sport, elle pose le diagnostic sur elle-même en une seconde : hématome, contusion musculaire. Chaque pas devient douloureux, et cette douleur nouvelle vient se déposer sur tout ce que 170 kilomètres ont déjà laissé dans les jambes, comme une couche de plus sur un mur déjà chargé.
Elle boite. Elle se met à pleurer…
Et voici le détail qui fait tout. Une quarantaine de personnes l’entouraient, qui faisaient la bamba depuis une demi-heure. D’un coup, le silence total.
Personne n’a donné d’ordre. Le silence s’est propagé comme un frisson traverse une salle de concert quand quelqu’un s’effondre au premier rang : une seconde plus tôt, des dizaines d’individus occupés chacun à leur joie ; une seconde plus tard, un seul organisme qui retient son souffle, sans que quiconque ait décidé de le faire ni ait eu le temps de se demander pourquoi.
On lui répète que son avance est confortable. Elle trouve que non. 20 minutes sur une descente de 7 kilomètres, cela se reprend, et elle le sait mieux que ceux qui l’encouragent. Elle essaie de trottiner, elle voit que ça passe, et elle sort, dit-elle, toutes ses cartes mentales pour la meilleure demi-heure de sa carrière. Le milieu a une formule pour ces moments-là, et elle l’emploie : la gagne ou l’hôpital.
À l’arrivée, elle n’a plus rien à donner. Elle aurait voulu partager, être en communion, et elle ne pouvait plus. La seule énergie qui lui restait servait à pousser dans les bras et les jambes. Plus de force pour un merci, ni pour un sourire.
J’ai vu cette scène 100 fois, à plus petite échelle et sans caméra. Un coureur qui s’assoit au Sentier Scout ou à Cilaos, 3 proches qui parlaient fort et qui se taisent, et cette manière très particulière qu’ont les gens de ne plus savoir quoi faire de leurs mains. Ce que Blandine a vécu devant une foule, vos lecteurs le vivront devant 3 personnes, dans 15 jours, quelque part dans Mafate.
Ce que la scène contient, elle le contient sans le dire. Une douleur brutale, indiscutable. Une émotion qui franchit en une seconde la distance entre une coureuse et ceux qui la regardent. Une décision prise sous douleur, à froid autant qu’on peut l’être. Et une athlète qui, la ligne franchie, n’a plus de quoi rendre ce qu’on lui a donné.
C’est très exactement ce que nous appelons « Relier« , à l’ISMe, et que nous avions d’abord pensé comme la dimension relationnelle de notre travail, à la marge des 2 autres. Je crois de plus en plus qu’elle en est le cœur. Tout l’article est là et il reste à le déplier.
La douleur n’est pas là où on la sent
Commençons par ce que Blandine a ressenti en se relevant, parce que le mot « douleur » cache 2 choses que nous confondons en permanence.
Longtemps, la douleur a été pensée comme un signal ascendant. Une lésion, un nerf, une sensation, dans cet ordre, et le cerveau au bout de la chaîne comme un simple récepteur qui n’aurait rien à ajouter. C’est le modèle du fil et de la sonnette : on appuie en bas, ça sonne en haut, et la force de la sonnerie dit la force de la pression. Ce modèle a l’avantage d’être simple et l’inconvénient d’être faux, et la neuroimagerie l’a cassé en montrant que le cerveau, loin de se contenter de recevoir, reconstruit chaque douleur à partir de ce qu’il sait, de ce qu’il attend et de ce qu’il a déjà vécu.
Ce qu’on appelle douleur repose sur 2 composantes distinctes, traitées dans des régions différentes. La première est sensorielle, dans le cortex somatosensoriel : elle dit où et combien fort. La seconde est affective, dans l’insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur : elle dit le désagrément, la détresse, et le sens qu’on donne à ce qui arrive.
Ces 2 composantes ne bougent pas ensemble. La preuve la plus nette en vient de l’hypnose et du placebo. L’imagerie montre qu’ils ne masquent pas la douleur, ils en modifient le traitement descendant, du cortex vers la moelle épinière, au point de pouvoir éteindre la composante affective en laissant la sensorielle intacte. On sent toujours. On ne souffre plus de la même manière.
À la Flégère, le quadriceps de Blandine envoyait une information sensorielle brutale et sans ambiguïté. Ce qui s’est joué ensuite, dans les 20 minutes où elle a décidé de repartir, relevait de l’autre composante.
Il y a une typologie que les cliniciens de la douleur utilisent et que notre milieu ignore à peu près complètement.
- Nociceptive, quand il y a lésion tissulaire.
- Neuropathique, quand le nerf lui-même est atteint.
- Et nociplastique, quand ce sont les circuits de perception qui se sont modifiés, sans lésion qu’on puisse montrer sur une image.
Une bonne partie de ce qu’un ultra-traileur ressent au 150e kilomètre relève sans doute de la troisième, et cela change beaucoup de choses. On ne traite pas une lésion comme on traite une sensibilisation.
Ce qui m’amène à un rapprochement que je fais depuis quelque temps. Tim Noakes, le physiologiste sud-africain à l’origine du modèle du gouverneur central, définit la fatigue comme une émotion produite par le cerveau pour protéger l’organisme. Si la fatigue est une émotion, et si la douleur possède une composante affective, alors l’outil que nous utilisons à l’ISMe sous le nom de pyramide de la fatigabilité, séparer ce qu’on sent de ce qu’on en déduit, n’est pas une astuce pédagogique. C’est une description, en langage de terrain, de la manière dont le cerveau est construit.
Reste une conclusion qu’il ne faut surtout pas en tirer, et qu’on lit partout. Non, la souffrance n’est pas optionnelle car le modulable n’est pas facultatif. La composante affective se travaille, elle ne se supprime pas, et dire à quelqu’un que sa souffrance est un choix revient à lui reprocher d’avoir mal. Ceux qui souffrent sans lésion identifiable, et ils sont nombreux en endurance, le savent mieux que personne.
L’expérience de l’aiguille
Passons de l’autre côté, du côté de ceux qui regardaient.
Que fait votre cerveau quand vous voyez quelqu’un souffrir ? Jean Decety, neuroscientifique français installé à l’université de Chicago, qui travaille sur cette question depuis plus de 20 ans, a mené une expérience d’une simplicité désarmante. Des participants regardent des vidéos. Sur certaines, une aiguille traverse une main. Sur d’autres, un coton-tige la frôle.
La seule vue de l’aiguille active l’insula et le cortex cingulaire antérieur. Pas le cortex somatosensoriel. Autrement dit, nous ne ressentons pas la piqûre à l’endroit où elle a lieu. Nous en partageons le désagrément.
C’est une découverte plus importante qu’elle n’en a l’air, et il vaut la peine de s’y arrêter. L’empathie à la douleur ne fabrique pas une simulation complète de ce que vit l’autre, comme le ferait un ordinateur qui recalculerait toute la scène de l’intérieur. Elle emprunte un raccourci : elle réutilise le réseau affectif de notre propre douleur, celui-là même dont je parlais plus haut, comme on rallume une pièce déjà câblée plutôt que d’en construire une nouvelle. Voilà pourquoi elle est immédiate, avant toute pensée. Et voilà pourquoi elle coûte : voir quelqu’un souffrir consomme le même circuit que souffrir soi-même.
Vient ensuite la partie qui dérange, et je préfère ne pas la contourner.
Quand on indique aux participants que la main appartient à quelqu’un perçu comme extérieur au groupe, un rival, une personne dont on leur a dit du mal, l’activation empathique chute nettement. Et dans certains cas, on observe autre chose : une activation du striatum ventral, qui est le circuit de la récompense. Le cerveau se réjouit de la douleur de l’autre.
C’est ce que les Allemands appellent la Schadenfreude, et elle se mesure en imagerie. L’empathie n’est ni automatique ni morale. Elle est modulée par l’appartenance, et parfois retournée.
Decety insiste sur une distinction que notre milieu gagnerait à connaître, parce qu’il confond en permanence 3 choses sous le mot empathie.
- La contagion émotionnelle est automatique, préréflexive, et ne suppose aucune distinction entre soi et l’autre. C’est le nourrisson qui pleure parce qu’un autre pleure dans la même pièce, sans savoir qu’il y a un autre.
- L’empathie proprement dite exige au contraire une frontière nette entre soi et autrui, et un contrôle exécutif préfrontal. Sans ce contrôle, elle bascule en détresse personnelle. Et la détresse ne pousse pas à aider, elle pousse à fuir, ce qui explique que certaines personnes très sensibles soient précisément celles qui détournent le regard.
- La compassion, enfin, ou sollicitude, est un état motivationnel tourné vers le bien-être de l’autre, qui ne suppose pas de ressentir sa détresse. On peut être compatissant sans être submergé. C’est même, semble-t-il, la condition pour agir.
Revenons à la Flégère, avec ces 3 mots en main.
Les spectateurs n’ont pas décidé de se taire. Ils ont subi une contagion, au sens le plus littéral. Et ils se sont tus plutôt que de détourner le regard, parce que Blandine était pour eux du dedans : du groupe, de la famille du trail, de celles pour qui l’on fait la fête depuis une demi-heure. Face à une rivale inconnue tombée au même endroit, l’expérience de Decety suggère que la scène n’aurait pas eu la même intensité, et peut-être pas le même silence.
Ce n’est pas une remarque cynique. C’est ce que le cerveau fait, et il vaut mieux le savoir quand on accompagne.
La contagion va dans les 2 sens
Blandine dit avoir été « vecteur d’émotions » pendant cet UTMB. La formule est juste, et elle est incomplète. Elle en a aussi été le récepteur, et c’est peut-être ce qui l’a fait repartir.
Il existe une littérature, encore peu connue dans notre milieu, sur ce qu’on pourrait appeler le tamponnement social de la douleur.
L’expérience fondatrice est celle de James Coan, psychologue à l’université de Virginie, avec Hillary Schaefer et Richard Davidson, en 2006. 16 femmes mariées sont placées en imagerie sous la menace d’un choc électrique, dans 3 conditions : en tenant la main de leur mari, celle d’un inconnu, ou aucune main. Quand elles tiennent la main de leur mari, l’activation des systèmes neuronaux de réponse à la menace diminue de façon générale. La main d’un inconnu produit un effet plus limité. Et l’ampleur de l’effet dépend de la qualité du lien : plus le couple va bien, moins l’insula et l’hypothalamus s’activent.
Pavel Goldstein et ses collègues, à l’université de Haïfa, sont allés plus loin en 2018. Ils ont montré que lorsqu’un partenaire tient la main d’une personne qui a mal, les rythmes cérébraux des 2 se synchronisent, et que cette synchronisation est associée à la réduction de la douleur. 2 cerveaux qui se couplent, comme 2 pendules accrochées au même mur finissent par battre ensemble, et une douleur qui baisse.
Ce n’est pas du réconfort au sens faible. C’est une modulation mesurable de la composante affective, exactement celle dont je parlais plus haut. La présence de l’autre agit sur le circuit qui transforme une sensation en détresse.
Retenez le détail de Coan sur la qualité du lien. Il explique quelque chose que tout accompagnant a constaté sans pouvoir le nommer : ce n’est pas une main qui module la douleur, c’est cette main-là.
Et pourtant.
La phrase de Blandine qui me semble la plus importante de tout son entretien n’est pas celle sur les émotions. C’est celle-ci : « heureusement qu’ils ont eu la nuit dans les montagnes sans personne, parce que 22 heures avec tout ce monde autour, cela n’aurait pas été possible. »
Un cerveau social qui a besoin de se soustraire au social pour tenir.
J’écrivais il y a quelques semaines qu’il faudrait distinguer le silence acoustique du silence social, et que ce que le coureur va chercher relève du second. Voici la même tension, formulée par la gagnante de l’UTMB. La présence de l’autre module la douleur, et la présence de l’autre coûte. Il ne s’agit pas de choisir entre les 2. Il s’agit de doser, et surtout de savoir quand.
Ce qui me ramène à une question que j’ai laissée ouverte dans mon article sur l’assistance, et que la scène de Chamonix pose autrement. Combien de coureurs, à l’arrivée, n’ont plus la force d’un merci ?
Et combien de proches, sur le moment, le prennent pour de l’ingratitude ?
Pourquoi va-t-on chercher cela ?
Il reste une question que nous contournons soigneusement, et je la pose ici parce qu’elle devient inévitable.
Nous avons un cerveau social, protecteur, qui fabrique la fatigue comme une émotion pour nous empêcher de nous effondrer, qui traite la douleur d’autrui avec le même circuit que la nôtre, et qui se calme quand une main familière se pose sur la nôtre. Et nous avons, chaque année, des dizaines de milliers de gens qui paient pour aller passer 30 heures à le contredire.
Comment tient-on cela ensemble ?
3 pistes me semblent sérieuses. Aucune ne suffit seule, et je me méfie de quiconque prétend en avoir trouvé une quatrième qui explique tout.
- La première est l’effort comme source de sens. Michael Inzlicht, psychologue à l’université de Toronto, et Aidan Campbell ont proposé en 2022 que l’effort ne soit pas seulement un coût à minimiser, mais quelque chose qui confère de la valeur à ce qu’il produit. Nous tenons pour précieux ce qui nous a coûté, et ce mécanisme, loin d’être une erreur de calcul, est probablement l’une des façons dont notre espèce a appris à s’engager dans des entreprises longues dont le bénéfice n’arrive qu’à la fin. Il explique une partie de l’attrait des formats longs : une médaille de finisher vaut exactement ce qu’elle a coûté, et pas un gramme de plus.
- La deuxième est ce que Paul Rozin, psychologue à l’université de Pennsylvanie, a appelé le masochisme bénin. Le plaisir pris à des expériences négatives que l’on sait sans danger réel : le piment, les films d’horreur, les montagnes russes, le bain froid. Le corps envoie un signal d’alarme, l’esprit sait que l’alarme est fausse, et c’est l’écart entre les 2 qui produit le plaisir, un peu comme un enfant qui rit d’être lancé en l’air parce qu’il sait qu’on va le rattraper. L’ultra pourrait relever de cette catégorie, avec une nuance qui change tout : en montagne, la nuit, l’alarme n’est pas toujours fausse. Le masochisme bénin suppose une sécurité de fond que le sentier ne garantit pas.
- La troisième est la plus directement liée à notre sujet, et elle est celle qui m’intéresse le plus. La douleur partagée fabrique du lien. Brock Bastian, psychologue à l’université de Melbourne, a montré en 2014 que des inconnus ayant traversé ensemble une épreuve douloureuse, même brève et sans enjeu, coopèrent davantage ensuite que ceux qui ont partagé une tâche indolore. Il a intitulé son article « la douleur comme colle sociale », et la formule est difficile à oublier. L’anthropologue Harvey Whitehouse, à Oxford, va plus loin : selon lui, les rituels les plus douloureux sont précisément ceux qui produisent les liens les plus indissolubles, ce qu’il appelle la fusion identitaire, et l’on retrouve cette mécanique des rites initiatiques les plus anciens jusqu’aux vestiaires des équipes qui viennent de perdre.
Si l’on suit cette piste, l’ultra n’est pas seulement une épreuve qu’on traverse. C’est une machine à fabriquer de l’appartenance, et la douleur en est l’ingrédient actif. Cela ne dit pas que la douleur est bonne. Cela dit qu’elle sert à quelque chose que nous ne nommons jamais, et qu’un cerveau social a de bonnes raisons d’aller la chercher.
Voilà qui permet de distinguer douleur et souffrance sans recourir à un slogan.
La douleur, c’est la composante sensorielle plus la composante affective. La souffrance, si l’on tient à garder le mot, c’est ce qui arrive quand la composante affective n’est plus régulée. Quand le sens se perd. Quand l’isolement s’installe. Quand la douleur cesse d’être celle qu’on a choisie pour devenir celle qu’on subit.
Blandine avait mal à la Flégère, et de façon indiscutable. Rien dans son récit, en revanche, ne ressemble à de la souffrance au sens où je l’entends ici. Le sens tenait. Et ceux qui l’entouraient le tenaient avec elle.
Le corps et la chair
Un détour, à mon habitude, parce que la neuroscience dit comment et que la philosophie aide à dire quoi.
Edmund Husserl, le fondateur de la phénoménologie, distinguait 2 choses que le français désigne du même mot. Le corps-objet, Körper, celui qu’on mesure, qu’on pèse, qu’on observe de l’extérieur. Et la chair, Leib, le corps éprouvé du dedans, celui qui se sent sentir. Ma main posée sur la table est un corps parmi les objets, et un chirurgien pourrait la décrire sans rien savoir de moi. Ma main qui touche la table est ma chair, et je ne peux pas en sortir, pas plus que je ne peux regarder mon propre œil. Maurice Merleau-Ponty en a fait la texture même de notre présence au monde : nous ne sommes pas devant le monde comme devant un écran, nous y sommes par notre chair.
L’endurance moderne mesure tout, et en mesurant tout, elle traite l’athlète en corps-objet. VO2max, watts, variabilité de la fréquence cardiaque, dénivelé cumulé, temps de contact au sol. Rien de cela n’est faux. Tout cela est partiel, et le coureur le sait mieux que quiconque : aucune de ces données ne dit ce qu’il éprouve, et il arrive un moment de la course où elles cessent complètement de compter, où la montre continue d’afficher des chiffres que plus personne ne regarde.
La douleur est précisément ce moment. Le point où la chair reprend ses droits, où plus aucun chiffre ne dit ce qui se passe.
Jean-Luc Marion, ancien coureur de demi-fond devenu phénoménologue et membre de l’Académie française, a publié cette année un essai sur la raison du sport où il défend une idée que je trouve juste et un peu vertigineuse. Le sport ne serait pas d’abord une affaire de victoire sur les autres, mais d’accès à une identité de soi à propos de laquelle on ne peut pas mentir. L’athlète qui donne tout, écrit-il, donne ce qu’il ne possédait pas à l’avance. Il le reçoit en le donnant.
On peut discuter la thèse. Mais tout ultra-traileur reconnaîtra quelque chose : au 150e kilomètre, il n’y a plus de montre qui tienne, plus de récit qu’on se raconte, et ce qui reste est exactement ce qu’on est.
Ce qui reformule une question que je posais il y a peu à propos de la quantification. Je demandais quels outils de suivi produisent plus de charge mentale qu’ils n’en économisent. Voici la même question, tournée autrement. Lesquels nous font perdre la chair ?
Ce que le cerveau garde de la douleur
Un dernier mécanisme, et il ouvre sur ce que nous allons chercher à l’ISMe dans les mois qui viennent.
Tout accompagnant connaît ce cas : un athlète revenu de blessure, tissus réparés, examens normaux, et une jambe que le cerveau continue de traiter comme menacée. La douleur revient à l’endroit exact de l’ancienne lésion, sans qu’aucune lésion ne subsiste. Clifford Woolf, neurobiologiste à Harvard, a nommé ce phénomène la sensibilisation centrale : le circuit a été renforcé, le seuil s’est abaissé, et le système d’alarme se déclenche désormais pour ce qui, avant, ne l’aurait pas fait déclencher.
Autrement dit, le cerveau apprend la douleur. Et ce qu’il apprend, il le mémorise.
C’est ici qu’entre en jeu une structure dont nous ne parlons jamais en préparation mentale, alors qu’elle est au cœur de tout ce qu’un coureur garde d’une course : l’hippocampe, et les cortex qui l’entourent dans la profondeur du lobe temporal. Ces structures sont cruciales pour la consolidation mnésique, ce processus par lequel une expérience vécue devient un souvenir stable. Elles sont aussi parmi les plus sensibles du cerveau au manque d’oxygène, au stress prolongé et à la privation de sommeil, c’est-à-dire précisément aux conditions d’un ultra.
Marion Noulhiane, neuroscientifique, enseignante-chercheuse à l’Université Paris Cité et à NeuroSpin, le centre d’imagerie cérébrale du CEA, consacre ses travaux à ces structures : à la manière dont elles se construisent au cours du développement, dont elles soutiennent la mémoire autobiographique, et dont elles se réorganisent quand le cerveau souffre. Elle a montré, avec Pascale Piolino, que la capacité à revivre un souvenir dans sa richesse et son contexte dépend de l’intégrité de ces régions, et que leur atteinte appauvrit les souvenirs de toute une vie, pas seulement les plus récents.
Ce qui la rapproche de nous est plus inattendu. Depuis quelques années, elle étudie des apnéistes, qu’elle décrit comme un modèle naturel unique pour comprendre les effets d’une exposition volontaire et répétée à des états extrêmes chez des sujets sains. Résultat rassurant, publié en 2025 : après 7 mois d’entraînement, ni le volume des sous-régions de l’hippocampe ni la mémoire épisodique des apnéistes ne diffèrent de ceux d’athlètes témoins. Le cerveau qu’on met volontairement en difficulté ne s’abîme pas nécessairement. Il s’adapte, et cette adaptation se mesure.
Un apnéiste qui choisit de manquer d’air et un traileur qui choisit de manquer de sommeil et de repos posent au fond la même question à leur cerveau. Marion Noulhiane rejoint l’ISMe comme experte et prend la responsabilité de notre comité scientifique, et c’est avec elle que nous voulons ouvrir ce chantier de la mémoire en endurance, dont le terrain est vierge.
Les questions ne manquent pas. Que garde un cerveau d’une nuit dans Mafate, et sous quelle forme ? Pourquoi la douleur d’une course s’efface-t-elle si vite alors que ses meilleurs moments restent, ce que les psychologues appellent depuis longtemps la vision rose du souvenir ? Comment un coureur consolide-t-il un abandon, et que faut-il pour qu’il ne devienne pas une sensibilisation ? Et surtout : la mémoire d’un ultra peut-elle s’accompagner, comme on accompagne sa préparation ?
Je n’ai aucune réponse à ce stade, et ce serait malhonnête d’en fabriquer. Je note seulement que le cerveau qui apprend la douleur est aussi celui qui apprend autre chose, et que cet apprentissage-là est le nôtre.
L’angle mort
Il y a une chose que Blandine L’Hirondel dit sur un plateau de télévision, 15 jours après sa victoire, et qui m’a plus frappé que le récit de sa course.
Elle est gynécologue de formation, et médecin du sport. Elle rappelle que 13 % seulement des études scientifiques sur le sport portent sur des cohortes entièrement féminines. Elle en tire une conséquence simple : on en parle moins parce qu’on en sait moins, et on en sait moins parce qu’on ne regarde pas.
Un résultat publié en 2024 donne à cette sous-représentation un poids que je n’avais pas mesuré.
Harrison Stratton et l’équipe de Frank Porreca, pharmacologue à l’université d’Arizona, ont montré dans la revue Brain que les nocicepteurs, les neurones qui captent la douleur, sont fonctionnellement masculins ou féminins. La prolactine abaisse le seuil d’activation des neurones féminins, et seulement eux. L’orexine B abaisse celui des neurones masculins, et seulement eux. Cette double dissociation est conservée de la souris au macaque et jusqu’aux neurones humains prélevés sur donneurs.
Autrement dit, le seuil à partir duquel un signal devient douloureux dépend du sexe biologique, par des mécanismes moléculaires distincts. Ce n’est pas une différence de tolérance, de culture ou d’éducation. C’est une différence de câblage, à l’entrée du système.
Et la quasi-totalité de ce que nous savons de la douleur en endurance a été mesuré sur des hommes.
Je n’ai pas de conclusion à en tirer, et ce serait malhonnête d’en fabriquer une. Je note seulement que la coureuse qui a gagné l’UTMB en 2026 est aussi celle qui pose la question, et qu’elle a la formation pour la poser.
Que savons-nous, au juste, de la douleur d’une coureuse d’ultra ?
Pour ceux qui attendent
Reste à dire ce que tout cela change pour ceux qui attendent au bord du sentier, dans 15 jours ou n’importe quand.
J’écrivais en septembre que l’accompagnant n’est pas un supporter mais une fonction cognitive externalisée. Ce que nous venons de voir permet d’aller un cran plus loin : il est aussi un modulateur de la composante affective de la douleur. Cela donne 5 repères, et aucun n’est une recette.
Savoir dans quel état on est soi-même. L’accompagnant qui pleure avec son coureur est en contagion, et la contagion pousse à l’évitement ou à la paralysie. Celui qui ressent tout en gardant la frontière entre lui et l’autre est en empathie régulée. Celui qui agit pour le bien du coureur sans être submergé est en compassion. Ce n’est que dans cette dernière posture qu’on tend une chaussette sèche à 3 heures du matin d’une voix posée. Decety en donne la base neurologique. Je n’en donnais, le mois dernier, que la description de terrain.
Se servir de la présence, avec parcimonie. Une main sur l’épaule, une respiration qu’on ralentit ensemble, un silence partagé : ce sont des outils de modulation, et Coan a montré qu’ils agissent d’autant mieux que le lien est bon. Mais la présence coûte aussi, et Blandine le dit mieux que moi. Parfois, ce dont le coureur a besoin est la nuit sans personne.
Nommer sans nier. « Tu as mal, et ce que tu en fais dépend en partie de toi » respecte les 2 composantes de la douleur. « Ce n’est rien » nie la première. « Lâche prise » nie la seconde, et j’ai expliqué ailleurs pourquoi cette injonction ne fonctionne pas.
Séparer ce qu’il sent de ce qu’il en déduit. C’est ce que fait la pyramide de la fatigabilité, l’un des outils que nous enseignons à l’ISMe, et ce n’est plus seulement un outil pédagogique : c’est, on l’a vu, une description de la manière dont le cerveau traite la douleur. L’accompagnant peut poser la question qui sépare les 2 étages. Qu’est-ce que tu sens, exactement ? Et qu’est-ce que tu en conclus ?
Ne pas attendre de merci. Blandine le dit sans détour : à l’arrivée, la seule énergie qui lui restait servait à pousser dans les bras et les jambes. Ce n’est pas de l’ingratitude. C’est le réseau social lui-même qui est épuisé, celui-là même qui a servi à tenir. Le merci viendra, plus tard, et il ne saura pas dire de quoi. Vous, vous le saurez.
Ces 5 repères tiennent sur une carte. Ils ne remplacent ni la préparation en amont, ni la connaissance de la personne, ni le fait de s’être demandé à froid ce qu’on ferait si.
Retour à la Flégère
Revenons à la Flégère, par l’autre bout.
Une foule qui fait la fête. Puis qui se tait. Puis qui la regarde se relever, trottiner, et repartir vers Chamonix pour la meilleure demi-heure de sa carrière. Dans cet ordre, et en quelques minutes.
Ce que j’ai voulu montrer tient en peu de mots. Si le cerveau est aussi un organe social, alors la douleur n’est jamais tout à fait privée. Elle se partage, par les mêmes circuits que ceux qui nous font mal. Elle se module, par une main dont la qualité compte plus que la présence. Elle se transmet, dans les 2 sens, et parfois elle se retourne. Et elle fabrique, entre ceux qui l’ont traversée ensemble, un lien que rien d’autre ne fabrique.
Ce que nous venons chercher dans l’effort n’est peut-être pas la douleur. C’est la présence intense, à soi et aux autres, que la douleur rend possible et que rien d’autre, dans nos vies ordinaires, ne rend possible de la même manière.
Je le dis au conditionnel. Rien de ce que j’ai écrit ici n’est une certitude, et beaucoup reste à mesurer, notamment chez les femmes, qui gagnent des courses et manquent des études, et dans la mémoire, où nous commençons seulement à regarder.
2 questions pour finir, que je laisse ouvertes.
Et si la solitude de l’ultra n’était supportable que parce que quelqu’un attend au bout ?
Et combien de vos pires moments en course sont devenus, avec le temps, ceux dont vous parlez le plus volontiers ?
Pour aller plus loin
Cet article prolonge le premier de nos Carnets d’exploration, « Un cerveau de survivant dans un monde de performance », que nous proposons aux adhérents de l’ISMe.
Le carnet pose ce que l’article suppose : un cerveau façonné pour détecter le danger, économiser l’énergie et rester dans le groupe, et qui se retrouve engagé, sans avoir été consulté, dans des épreuves de 30 heures qu’aucun ancêtre n’a jamais eu à courir. La douleur qui se partage, la fatigue qui protège, la main qui module et le silence qui répare sont 4 conséquences de cette histoire-là, et c’est par elle que nous commençons.
Ces repères sont aussi le socle de notre formation Praticien en préparation mentale. PRAT 1 pose les fondamentaux, cognition incarnée, pyramide de la fatigabilité, régulation et cadre déontologique, et c’est là que le repère « Relier » cesse d’être une intuition pour devenir une pratique. PRAT 2 ouvre en février 2027. Programme et carnets sur mentalendurance.fr.
Références
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Coan, J. A., Schaefer, H. S., & Davidson, R. J. (2006). Lending a hand: Social regulation of the neural response to threat. Psychological Science, 17(12), 1032-1039. https://doi.org/10.1111/j.1467-9280.2006.01832.x
Decety, J., & Jackson, P. L. (2004). The functional architecture of human empathy. Behavioral and Cognitive Neuroscience Reviews, 3(2), 71-100. https://doi.org/10.1177/1534582304267187
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