Le vide d’après …

Une semaine après l'arrivée d'un ultra trail comme le Grand Raid de La Réunion, les félicitations sont retombées, les jambes vont mieux, l'agenda est vide. Et quelque chose ne va pas, sans qu'on sache quoi. Beaucoup de coureurs de la Diagonale connaîtront cela dans les jours qui viennent, certains assistants aussi, et la plupart n'en parleront pas, parce qu'on n'ose pas se plaindre d'avoir réussi. Cet article essaie de dire ce que c'est, en s'appuyant sur ce que la recherche permet d'en dire, ce qui est moins qu'on ne croit. Il essaie surtout de dire ce que ce n'est pas, parce que la frontière compte.
Le 24 octobre 2026
homme agé nostalgie running
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« Quand donc est-on chez soi ? » 

— Barbara Cassin, philologue et philosophe, La Nostalgie (2013)

Le lundi ou le mardi, il a repris le travail. Le badge, l’ascenseur, la lumière des néons, la même chaise qu’il y a 15 jours, et des collègues qui lèvent la tête : « Alors, c’était bien ? » Il dit oui. Il dit que c’était dur, que Salazie était boueux, que le Chemin des Anglais était un four, qu’il a fini en 52 heures, et il voit dans leurs yeux que c’est déjà trop long. Il s’assied et il ouvre sa boîte mail.

Il a 180 kilomètres dans les jambes, une médaille dans un tiroir, et le sentiment, qu’il n’avouera à personne, que la chose la plus importante de son année vient de se refermer, comme une porte de voiture…

On appelle cela le blues d’après-course, et le mot est à la fois juste et trompeur. Juste parce qu’il désigne bien une baisse d’humeur, une lassitude, un désintérêt, une irritabilité parfois, qui s’installent entre le 3e et le 15e jour après un grand objectif et qui surprennent par leur décalage avec ce qu’on « devrait » ressentir. Trompeur parce qu’il laisse croire à une seule chose, légère et passagère, alors qu’il recouvre au moins 4 mécanismes différents, dont certains sont physiologiques et n’ont rien à voir avec l’état d’esprit, et parce qu’il frôle un autre mot, dépression, avec lequel il ne faut surtout pas le confondre.

Prenons les 2 dans l’ordre : ce que c’est, puis ce que ce n’est pas.

Ce que c’est, et ce que ce n’est pas

Commençons par une mise au point que les psychiatres font eux-mêmes. David Masson, psychiatre au centre psychothérapique de Nancy, le dit dans un entretien récent : « la dépression ne se résume pas à un état de tristesse », notre humeur « a des hauts et des bas », et certaines périodes difficiles « peuvent provoquer une tristesse profonde, sans qu’il s’agisse de dépression ». Ce qui doit alerter, ajoute-t-il, c’est l’association de plusieurs symptômes, leur intensité et leur durée : au moins 5 signes parmi 9, pendant au moins 2 semaines, dont obligatoirement une humeur dépressive ou une perte d’intérêt quasi permanente, et par-dessus tout « le sentiment de ne plus vraiment se reconnaître ».

Le blues d’après-course, dans l’immense majorité des cas, n’est pas cela. Il est plus court, il fluctue dans la journée, il cède à une sortie en forêt ou à une soirée avec les copains de course, et surtout la personne se reconnaît : elle sait d’où cela vient, même si elle ne comprend pas pourquoi cela lui tombe dessus maintenant. C’est une humeur de transition, pas une maladie de l’humeur. Mais la frontière n’est pas étanche, et c’est pourquoi un encadré, plus bas, dit où elle passe et quand il faut consulter. Un préparateur mental n’est pas un médecin ; il peut en revanche aider à ne pas confondre les 2, dans un sens comme dans l’autre.

Deuxième mise au point, moins confortable : on ne sait presque rien de la fréquence de ce blues chez les coureurs d’ultra. On le raconte beaucoup, sur les forums, dans les podcasts, dans les vestiaires ; on ne l’a presque jamais compté. La littérature la plus proche vient du sport olympique. Une étude qualitative australienne menée par Andrea Bennie et ses collègues auprès de 18 athlètes des Jeux de Rio montre que le bien-être après les Jeux tient à 3 choses :

  • que la performance ait rejoint les attentes,
  • qu’un retour au travail ou aux études ait été planifié avant,
  • et qu’un soutien soit disponible ; quand ces 3 conditions manquent, la période d’après devient difficile.

Les psychologues britanniques Karen Howells et Mathijs Lucassen ont décrit chez des médaillés une forme plus marquée, qu’ils ont appelée post-Olympic blues, et qui tient en partie à la disparition brutale d’une attention et d’un statut  (Psychology of Sport and Exercise, 2018). Ce sont des athlètes professionnels, des Jeux, des médailles. Rien ne dit que cela se transpose à un coureur amateur de 52 heures. Rien ne dit non plus le contraire, et c’est là que la prudence commence : si cela vous arrive, voici ce qui se passe probablement. Mais pas que cela va vous arriver.

Tableau 1 · Blues d’après-course et épisode dépressif : ce qui les distingue

Blues d’après-course

Épisode dépressif caractérisé

Début

3 à 15 jours après l’objectif, souvent quand les félicitations retombent

Variable, pas forcément lié à un événement

Durée

Quelques jours à 2 semaines, par vagues

Au moins 2 semaines, la majeure partie de chaque journée

Ce qu’on ressent

Vide, lassitude, désintérêt, irritabilité, nostalgie de la course

Humeur dépressive ou perte d’intérêt quasi permanente, plus au moins 3 autres signes sur 9

Rapport à soi

On se reconnaît, on sait d’où cela vient

« Le sentiment de ne plus vraiment se reconnaître » (Masson)

Ce qui aide

Sommeil, récit, rituel, reprise par le plaisir, lien

Consultation médicale ; psychothérapie, parfois traitement

Qui s’en occupe

Le coureur, son entourage, au besoin un préparateur mental

Médecin généraliste, psychologue, psychiatre

Chaussures trail

4 mécanismes qui s’additionnent

Si le blues surprend, c’est qu’on le cherche au mauvais endroit : dans la tête, comme une déception ou un défaut de gratitude. Or au moins 2 de ses 4 ressorts sont dans le corps, et les 2 autres sont dans la structure même d’un objectif qui s’arrête. Les séparer n’est pas un exercice académique ; cela dit sur quoi on a prise.

1. Un corps qui se répare, et un cerveau qui le lit comme une maladie

Robert Dantzer, psychoneuro-immunologue, a décrit il y a près de 20 ans ce qu’il appelle le comportement de maladie : quand le système immunitaire s’active, les cytokines qu’il libère informent le cerveau, et le cerveau répond par un programme ancien et cohérent, lassitude, retrait social, perte d’intérêt, sommeil perturbé, hypersensibilité à l’effort, qui est précisément ce qu’on ressent quand on couve une grippe.

Ce programme n’est pas une faiblesse, c’est une stratégie d’économie d’énergie sélectionnée par l’évolution pour laisser l’organisme guérir. Or un ultra déclenche une réponse inflammatoire comparable à celle d’une infection : sur un 24 heures en montagne, la protéine C réactive est multipliée par 29 et l’interleukine-6 par 35 dans les heures qui suivent, et les muscles, les tendons, la muqueuse intestinale mettent des jours à se réparer. Il est plausible, sans être démontré chez le coureur, qu’une partie du vide des premiers jours ne soit rien d’autre que cela : un cerveau qui lit les signaux d’un corps en chantier et qui conclut, comme il le fait depuis des millions d’années, qu’il vaut mieux rester au lit et ne voir personne. Le coureur, lui, appelle cela déprimer.

Le sommeil ajoute sa couche. Une étude de terrain menée en 2024 sur l’Ultra Marathon des Cirques, ici à La Réunion, par l’équipe du laboratoire IRISSE de l’université et du CHU, a équipé 18 coureurs d’actimètres pendant 6 nuits avant et après un 64 kilomètres : les coureurs ne se plaignaient que de peu de choses, mais leur sommeil objectif était fragmenté, moins efficace, coupé de réveils, jusqu’à 4 nuits après la course. 4 nuits de sommeil dégradé après 64 kilomètres. On ignore ce que cela donne après 180 et 2 nuits blanches, mais on sait, depuis d’autres travaux, que le sommeil fragmenté suffit à lui seul à assombrir l’humeur et à grossir les ruminations. Le blues du 5e jour a peut-être moins à voir avec le sens de la vie qu’avec le sommeil des 4 nuits précédentes.

2. Un sevrage

Le second mécanisme est mieux établi, et il surprend toujours. Ali Berlin et ses collègues de l’université des services de santé des armées américaines ont pris 40 personnes qui faisaient régulièrement du sport, et ont tiré au sort celles qui devaient s’arrêter complètement pendant 2 semaines. Résultat, publié dans Psychosomatic Medicine : dès la première semaine sans exercice, la fatigue et les symptômes dépressifs somatiques apparaissent ; à la deuxième, ce sont les symptômes cognitifs et affectifs, la tristesse, le pessimisme, qui s’installent, prédits par la fatigue de la semaine 1.

Il ne s’agissait pas d’athlètes en deuil d’un objectif ; il s’agissait de gens ordinaires privés de leur dose habituelle. Or que fait un coureur de la Diagonale la semaine qui suit ? Il s’arrête, parce qu’il le faut, parce que les quadriceps l’exigent, et il passe en quelques jours de 12 heures d’entraînement par semaine à 0. Son organisme, habitué depuis des mois à une chimie quotidienne, endorphines, endocannabinoïdes, dopamine de l’effort accompli, se retrouve au régime sec au moment même où il est le plus inflammé et le moins reposé. On n’a pas besoin de convoquer la psychologie pour expliquer qu’il aille moins bien. Elle vient après…

3. Un objectif qui disparaît, et avec lui une partie de soi

Le 3e mécanisme, lui, est psychologique, et il est le plus connu parce qu’il est le plus racontable. Pendant 12 mois, la course a organisé la vie : les week-ends, le sommeil, l’alimentation, les conversations, les renoncements, l’identité même, puisque l’on devient « celui qui prépare la Diagonale » bien avant de la courir. Le psychologue Carsten Wrosch et ses collègues ont montré que le bien-être après un objectif qui s’arrête, qu’il soit atteint ou abandonné, dépend de 2 capacités distinctes : se désengager de l’objectif, c’est-à-dire cesser d’y investir de l’énergie et de l’attention, et se réengager dans autre chose qui compte. Les 2 ne vont pas ensemble. Beaucoup de coureurs savent se réengager, ils s’inscrivent à la prochaine course dès le dimanche soir, mais ne savent pas se désengager : ils continuent de tourner autour d’une course finie, de refaire le Maïdo dans leur tête, de comparer leurs temps de passage, et l’inscription suivante n’est pas un nouveau projet, c’est une fuite en avant. D’autres se désengagent très bien et ne se réengagent dans rien, et c’est le vide. Le blues s’installe dans l’écart entre les 2.

Il y a ici un point de vigilance que je dois à mon expérience. Quand l’objectif a porté une part trop grande de l’identité, le vide d’après est proportionnel, et c’est aussi la porte par laquelle l’engagement devient dépendance : on réinscrit pour ne pas sentir, pas pour courir. Les semaines d’après une grande course sont un bon moment pour se poser une question que peu de coureurs se posent à froid : qu’est-ce que la course tenait, dans ma vie, qui ne tenait pas tout seul ?

4. Le retour de la comparaison

Le dernier mécanisme est social, et il tient à ce que j’ai décrit dans l’article sur la Team DAF : pendant la course, et surtout aux ravitaillements, la rivalité est suspendue, personne ne veut le dossard de l’autre, le lien est simple parce qu’il n’y a rien à disputer.

Le lundi, la comparaison reprend ses droits, et elle reprend fort. Les classements sont en ligne, les photos des autres sont en ligne, Strava affiche le segment de la montée de Marla et le temps du copain de club, et les collègues demandent le chrono avant de demander comment ça s’est passé. Le coureur passe en 48 heures d’un monde où il était accompagné sans être jugé à un monde où il est jugé sans être accompagné. C’est probablement ce que les Olympiens de l’étude australienne décrivaient sous le mot de soutien : non pas des encouragements, mais des gens à qui l’on peut raconter la course en 20 minutes sans qu’ils regardent leur montre.

Tableau 2 · 4 ressorts du blues, et sur lesquels on a prise

Mécanisme

Quand il pèse le plus

Ce qu’on ressent

Levier

Corps en réparation, inflammation, sommeil fragmenté

J+1 à J+5

Lassitude, envie de rien, hypersensibilité, sommeil coupé

Dormir, manger, ne rien décider ; attendre que le corps ait fini

Sevrage de l’effort quotidien

J+5 à J+14

Fatigue paradoxale, humeur basse, pessimisme

Reprise douce et sans chrono dès que les jambes le permettent ; marcher, nager, rouler

Objectif disparu, identité en suspens

J+7 à J+21

Vide, perte de sens, tentation de réinscrire tout de suite

Rituel de clôture ; se désengager avant de se réengager ; pas d’inscription avant J+15

Retour de la comparaison

Dès le lundi

Irritation, sentiment de n’être pas compris, repli

Raconter à quelqu’un qui écoute ; retourner vers les gens de la course

 

homme qui pleure

Le cerveau de la 2e semaine

Ce que les neurosciences de l’humeur décrivent chez les patients déprimés éclaire, à petite échelle et sans pathologie, ce qui se passe chez un coureur de la 2e semaine d’après-course, et c’est là que le numéro de novembre 2026 de Cerveau & Psycho, consacré à la dépression, devient utile sans qu’on ait à en importer le diagnostic. 

La psychiatre Lucie Berkovitch, de l’hôpital Sainte-Anne, y décrit 2 réseaux cérébraux qui se dérèglent en miroir : le réseau de saillance, qui scrute en permanence les signaux internes et externes et qui, suractivé, braque l’attention sur les ressentis du corps, souvent négatifs ; et le réseau frontopariétal, celui qui planifie, se projette et oriente volontairement l’attention, qui tourne au ralenti. 

Un coureur du 10e jour, qui écoute ses courbatures, consulte ses sensations 20 fois par jour et n’a plus de projet à 3 semaines, est exactement dans cette configuration, à ceci près que chez lui elle est transitoire et réversible. Il ne faut pas en conclure qu’il est malade. Il faut en conclure qu’il ne sert à rien de lui dire de « se projeter », puisque c’est précisément le réseau qui est en veille.

Le même dossier décrit ce que les thérapeutes cognitivo-comportementaux appellent l’activation comportementale : rompre le cercle où moins on agit, moins on a envie d’agir, en remettant du mouvement par des objectifs minuscules, descendre faire un tour dans le quartier, avant de viser plus loin. Lue depuis le trail, l’idée se retourne de façon instructive : la préparation d’une Diagonale est une activation comportementale extrême, 12 mois d’objectifs quotidiens, de sorties programmées, de contacts avec un groupe. Son arrêt brutal retire d’un coup ce qui structurait les journées, et l’on comprend alors que le vide du lundi n’est pas seulement l’absence d’un objectif, c’est l’absence d’une structure. Ce qui manque, les premiers jours, ce n’est pas une raison de vivre. C’est une raison de se lever à 6 heures.

Reste la rumination, qui est le carburant de tous les blues. Les psychologues la distinguent du simple souci : la psychologue américaine Susan Nolen-Hoeksema l’a définie comme un style de réponse au stress, répétitif, passif, centré sur les causes et les conséquences de ce qu’on ressent plutôt que sur ce qu’on peut faire. 

Le coureur qui refait sa course chaque soir, qui recalcule ce qu’il aurait gagné sans sa pause de 40 minutes à Hell-Bourg, qui relit les classements, rumine ; il ne réfléchit pas, et la différence se mesure à ce qu’il en sort : rien. Albert Moukheiber, neuroscientifique, propose une distinction utile ici, entre les faits et les récits que l’esprit construit autour des faits. 

  • Le fait : 52 heures, une pause de 40 minutes. 
  • Le récit : j’ai gâché ma course. Le premier est clos. Le second peut tourner indéfiniment. 

 

Et Christophe André, psychiatre, nomme le passage qui aide : du mode Faire, qui analyse, compare, cherche à résoudre un problème insoluble puisque la course est finie, au mode Être, qui observe ce qui est là sans chercher immédiatement à le modifier. Le lâcher-prise, dans ses mots, n’est pas renoncer à agir, c’est cesser de se battre contre ce qui est déjà arrivé. On ne refait pas Hell-Bourg.

Quand ce n’est plus un blues

Le blues d’après-course se reconnaît à ce qu’il fluctue, qu’il cède à une sortie, une soirée, un récit, et qu’on se reconnaît dedans. Il faut consulter un médecin, sans attendre et sans honte, si au moins 5 des 9 signes suivants durent depuis 2 semaines ou plus et ont clairement changé par rapport à votre fonctionnement habituel : humeur dépressive la majeure partie de la journée ; perte d’intérêt ou de plaisir pour presque tout ; changement marqué d’appétit ou de poids ; insomnie ou hypersomnie ; agitation ou ralentissement ; fatigue ou perte d’énergie ; sentiment de dévalorisation ou de culpabilité excessive ; difficultés de concentration ; pensées de mort. Il faut consulter aussi si vous avez le sentiment de ne plus vous reconnaître, quel que soit le nombre de signes.

Un préparateur mental n’est pas là pour trancher cette question ; il est là pour vous aider à la poser, et pour vous orienter. .

Préparer l’après comme on prépare la course

Si le blues tient à 4 mécanismes qui ne pèsent pas au même moment, la réponse ne peut pas être une consigne unique, et sûrement pas « profite ». Elle ressemble à un plan de course : un cap, quelques règles écrites à froid, un rituel. Voici ce que l’on peut raisonnablement proposer, à un coureur comme à l’assistant qui l’a attendu 40 heures et qui, lui aussi, rentre dans un bureau le lundi.

  • Les 5 premiers jours appartiennent au corps. Dormir, manger, marcher, et ne rien décider d’important, ni sur la prochaine course ni sur le reste. Le cerveau de ces jours-là lit un corps en chantier et un sommeil fragmenté ; il n’est pas en état de juger de quoi que ce soit, à commencer par la valeur de ce qu’il vient de faire. Le repos rappelle d’ailleurs que c’est pendant les phases d’inaction que le cerveau rejoue et consolide ce qu’il a vécu, 20 fois plus vite qu’en temps réel. Ne rien faire, ces jours-là, c’est laisser la course s’inscrire.
  • Un rituel de clôture, pas une inscription. Le psychologue Nicolas Gauvrit rappelle à ce propos ce que les recherches sur les rituels montrent : une séquence d’actions fixe et un peu excessive ramène un système cognitif désordonné vers un état plus prévisible, et réduit l’anxiété mesurée ; chez les marcheurs sur le feu de San Pedro Manrique, les rythmes cardiaques des participants et de leurs proches se synchronisent, pas ceux des spectateurs anonymes. Une course a un rituel d’ouverture, le départ, la musique onirique, les frontales ; elle n’a pas de rituel de clôture, l’arrivée étant trop pleine pour en tenir lieu. Il faut s’en fabriquer un, dans la semaine qui suit, avec les gens de la course : un repas avec son assistance, une marche sur un bout du parcours, une lettre écrite à soi-même, une photo développée et posée quelque part. Peu importe la forme. Ce qui compte, c’est que ce soit fait ensemble, et que ce soit fini après.
  • Raconter avant de publier, et à quelqu’un qui écoute. J’ai écrit dans l’article précédent que la mémoire d’une course se fabrique dans les 15 jours qui suivent, dans le sommeil et dans les récits. C’est aussi là que se joue le blues : un récit fait une fois, à voix haute, à quelqu’un qui n’y était pas et qui a 20 minutes, consolide la course en souvenir et la ferme. Le même récit répété en boucle dans sa tête, ou publié en 3 lignes sous une photo, ne ferme rien. Le psychologue Constantine Sedikides a montré que la nostalgie, loin d’être un enfermement, renforce l’estime de soi, le sentiment de continuité et les liens sociaux quand elle est partagée ; c’est la différence entre se souvenir avec quelqu’un et ruminer seul.
  • Reprendre par le plaisir, sans chrono, dès que les jambes le permettent. Le sevrage de Berlin se traite par ce qui manque : du mouvement. Pas de l’entraînement, du mouvement, en forêt, dans l’eau, à vélo, sans montre et sans trace, parce que le but est la chimie du corps en mouvement et le mode Être, pas la reprise d’un plan. Le piège est de réinscrire pour se remettre à courir ; l’ordre inverse est le bon.
  • Aucune inscription avant J+15. Règle écrite à froid, comme celles du plan de course, pour le cerveau qui ne le sera plus. La prochaine course décidée le dimanche soir dans l’euphorie ou le mercredi suivant dans le vide n’est pas un projet, c’est un pansement. Celle décidée à J+15, après avoir répondu à la question de ce que la course tenait dans la vie, en est peut-être un.
  • Pour l’entourage : demander comment c’était, pas combien. Et accepter que la réponse prenne 20 minutes. C’est la seule chose que les coureurs des études sur l’après-compétition citent unanimement comme ayant compté, et c’est la moins coûteuse.
Bonheur trail

L’après de l’après : ce que cela change dans l’accompagnement

Il y a une habitude, dans la préparation mentale comme dans l’entraînement, qui consiste à arrêter le travail à la ligne d’arrivée. On prépare le départ, on prépare la nuit, on prépare la 30e heure, et le dernier rendez-vous a lieu la veille ou l’avant-veille de la course ; le suivant, s’il existe, s’appelle « bilan » et se tient quand on a le temps. C’est une erreur de calendrier, et tout ce qui précède dit pourquoi : les 3 semaines qui suivent sont le moment où la course se transforme en souvenir, où le corps se répare, où l’objectif se désengage ou ne se désengage pas, où la comparaison reprend, et personne n’y est. 

À l’ISMe, nous avons fini par appeler cela l’après de l’après, pour le distinguer du simple débrief : non pas ce qu’on retient de la course, mais ce que la course fait à la personne une fois qu’elle est finie.

Concrètement, cela change 3 choses. Le premier rendez-vous d’après ne se tient pas à J+1 ou J+2, quand le coureur est encore porté par l’arrivée et par l’inflammation, et où il dira que tout va bien ; il se tient autour de J+8 ou J+10, c’est-à-dire au moment où le blues, s’il vient, est là, et où le cerveau frontopariétal est assez revenu pour en parler. 

Ce rendez-vous ne commence pas par la course. Il commence par les nuits, l’appétit, ce que le coureur a fait de ses matinées, à qui il a raconté, et s’il a déjà regardé le calendrier des inscriptions ; la course vient après, et souvent elle vient toute seule. 

Enfin, ce rendez-vous sert à poser une question qu’on ne pose jamais avant, parce qu’avant elle est inaudible : qu’est-ce que cet objectif tenait, dans votre vie, qui ne tenait pas tout seul ? La réponse, quand elle vient, décide de la suite bien plus sûrement que le chrono.

Nos 3 verbes trouvent là un terrain qu’ils n’avaient pas. 

Comprendre, c’est d’abord nommer ce qui se passe, dire au coureur que le vide du 8e jour a des causes physiologiques et pas seulement morales, et cette psychoéducation suffit souvent à désamorcer la moitié de la rumination, par le mécanisme que les neuroscientifiques appellent l’étiquetage affectif, nommer un état pour en reprendre la main.

Réguler, c’est appliquer à l’après ce qu’on a appliqué à la course, des règles écrites à froid pour le cerveau qui ne le sera plus, dormir d’abord, bouger sans chrono, ne rien signer avant J+15.

Relier, c’est le plus négligé et sans doute le plus efficace : organiser le rituel de clôture, remettre le coureur en contact avec les gens de la course, et, pour l’accompagnant, se souvenir que le phare dans la tempête sert aussi quand la tempête est passée et que le navigateur, dans un port trop calme, ne sait plus où regarder.

Il y a une dernière raison de prendre l’après au sérieux, et elle concerne l’accompagnant lui-même. La fin d’un objectif est le moment où une relation d’accompagnement se dénoue ou se reconduit, et c’est souvent là que se joue, sans qu’on le dise, la question de la dépendance : un coureur qui réinscrit dans la semaine pour continuer à être suivi, un préparateur qui pousse à la prochaine course pour ne pas perdre un athlète. L’après de l’après est aussi le moment de se demander si la relation tient toute seule, ou si elle ne tenait que par l’objectif. Nous préférons un coureur qui part reposé à un coureur qui reste par peur du vide.

Ce qu’on ne sait pas

Il faut finir par la case vide, puisque cette série d’articles en a déjà désigné plusieurs. En voici une nouvelle, et elle est béante : personne n’a mesuré l’humeur des finishers de la Diagonale dans les 3 semaines qui suivent. Nous avons des données sur leur sommeil pendant la course, sur leur température, sur leur hydratation, sur leur peau, sur leur sexualité ; rien sur ce qu’ils ressentent le 10e jour, rien sur la proportion de ceux qui vont bien, de ceux qui vont mal, de ceux qui réinscrivent dans la semaine et de ceux qui ne reviennent jamais. Les outils existent, ils sont simples, un questionnaire d’humeur à J+3, J+10 et J+21, un item sur le sommeil, un sur le soutien perçu, un sur la réinscription ; la population existe, 2 871 coureurs au départ, plus de 50 % de l’île ; et le laboratoire qui a mesuré le sommeil après l’Ultra Marathon des Cirques est à 30 minutes de La Redoute. 

Il faut aussi dire ce qu’on ignore du côté des mécanismes. La part respective de l’inflammation, du sevrage, de la perte de sens et de la comparaison n’a jamais été démêlée chez le coureur amateur ; l’ordre dans lequel je les ai présentés est plausible, il n’est pas démontré. Et la question la plus intéressante reste sans réponse : pourquoi certains n’ont-ils pas de blues du tout ? Les Olympiens australiens qui allaient bien avaient 3 choses, une performance conforme aux attentes, un retour planifié, un soutien disponible. Ce sont 3 choses qui se préparent. Aucune des 3 ne figure dans un plan d’entraînement.

Chez soi…

« Quand donc est-on chez soi ? », demande Barbara Cassin au seuil de son livre sur la nostalgie, et la réponse qu’elle propose, après Ulysse et Énée, est que l’on n’est pas chez soi dans un lieu mais dans une langue, c’est-à-dire parmi des gens avec qui l’on peut parler. Le coureur du lundi matin n’a pas perdu une course, il l’a finie ; il n’a pas perdu la montagne, elle est là. Ce qu’il a perdu, pour quelques jours, c’est une langue : celle des gourdes et des frontales, des « tu manges avant de repartir », des mains sur la nuque, que personne ne parle dans l’ascenseur. Le blues d’après-course est peut-être simplement cela, le temps qu’il faut pour redevenir bilingue.

Alors la question que je garde, pour les coureurs qui rentrent cette semaine et pour ceux qui les attendaient : qu’est-ce que vous allez faire, d’ici 15 jours, pour fermer la course autrement qu’en en ouvrant une autre ?

Pour aller plus loin

L’article précédent de cette série, « Ce que la course laisse quand les frontales s’éteignent », prolonge respectivement la question de la mémoire et celle du corps. Le rapport à l’objectif, le désengagement et la posture d’accompagnement dans l’après-course sont travaillés dans le Carnet d’exploration 1 de l’ISMe et la formation PRAT 1. 

 

Références

Bennie, A., Walton, C. C., O’Connor, D., Fitzsimons, L. & Hammond, T. (2021). Exploring the experiences and well-being of Australian Rio Olympians during the post-Olympic phase: a qualitative study. Frontiers in Psychology, 12, 685322. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2021.685322

Berkovitch, L. & Clavere, A. (2026). Dépression : le bout du tunnel ? Cerveau & Psycho, 192, 20-28.

Berlin, A. A., Kop, W. J. & Deuster, P. A. (2006). Depressive mood symptoms and fatigue after exercise withdrawal: the potential role of decreased fitness. Psychosomatic Medicine, 68(2), 224-230. https://doi.org/10.1097/01.psy.0000204628.73273.23

Cassin, B. (2013). La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Paris : Autrement.

Dantzer, R., O’Connor, J. C., Freund, G. G., Johnson, R. W. & Kelley, K. W. (2008). From inflammation to sickness and depression: when the immune system subjugates the brain. Nature Reviews Neuroscience, 9(1), 46-56. https://doi.org/10.1038/nrn2297

Fachan, F., Vilcourt, F., Lemarchand, B. & Chouchou, F. (2026). Sleep disturbances after an ultra-trail endurance race: a field study. Sleep Medicine: X, 12, 100197. https://doi.org/10.1016/j.sleepx.2026.100197

Gauvrit, N. (2026). Toussaint : pourquoi les rituels nous font du bien. Cerveau & Psycho, 192, 42-45.

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Howells, K. & Lucassen, M. (2018). « Post-Olympic blues »: the diminution of celebrity in Olympic athletes. Psychology of Sport and Exercise, 37, 67-78. 

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Masson, D. & Clavere, A. (2026). « Ce qui doit alerter, c’est le sentiment de ne plus vraiment se reconnaître ». Entretien. Cerveau & Psycho, 192, 38-41.

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Wrosch, C., Scheier, M. F., Miller, G. E., Schulz, R. & Carver, C. S. (2003). Adaptive self-regulation of unattainable goals: goal disengagement, goal reengagement, and subjective well-being. Personality and Social Psychology Bulletin, 29(12), 1494-1508. https://doi.org/10.1177/0146167203256921

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