« Marcheur, il n’y a pas de chemin. Le chemin se fait en marchant. »
— Antonio Machado, poète espagnol, Champs de Castille, 1912
Un plan qui a tenu 49 kilomètres
Un coureur réunionnais, Guillaume, m’a confié récemment le récit de son Tor des Géants, 330 kilomètres et 24 000 mètres de dénivelé autour du val d’Aoste, et je l’ai lu 2 fois, parce qu’il contient, sans le savoir, tout ce que je voulais écrire ici. Il arrive à Courmayeur le jeudi, récupère son sac de 50 litres, y range 6 paquets de nourriture et une paire de chaussures de rechange, et il note, avec l’honnêteté de ceux qui écrivent pour eux-mêmes, qu’il est curieusement moins angoissé qu’avant un ultra classique. Il a un tableau de temps de passage, une douleur en bas du dos depuis le vendredi qui l’inquiète et qu’il décide de ranger parmi les douleurs fantômes d’avant-course. Il a prévu de ne pas dormir à la première base de vie, de dormir 1 h 30 à la deuxième, et d’arriver à Courmayeur le vendredi.
Il y a, dans les jours qui précèdent une grande course, ce moment que presque personne ne raconte et que presque tout le monde a vécu : celui où l’on s’assoit à la table de la cuisine avec le profil de l’épreuve et un tableur, et où l’on écrit, poste par poste son pacing, l’heure à laquelle on passera. Mare à Boue à telle heure, Cilaos à telle autre, le Maïdo avant l’aube si tout va bien. On plastifie la feuille. On la glisse dans la poche avant du sac, à côté des gels et des barres énergétiques, et l’on éprouve, en la rangeant, un calme qui ne vient pas du papier lui-même mais de ce que l’on a fait en le remplissant : pendant 2 heures, on a couru la course dans sa tête.
Le plan de Guillaume a tenu 49 kilomètres. Il arrive à Valgrisenche, première base de vie, avec 30 minutes d’avance sur ses temps de passage et la douleur au dos a disparu, ce qui lui donne raison sur un point et tort sur aucun. Puis vient le col du Loson, 1 700 mètres de montée sur 12 kilomètres, qu’il aborde à l’heure la plus chaude et sans avoir dormi depuis la veille, et qu’il décrira comme l’une des pires expériences de sa vie de traileur. À la deuxième base de vie, il prévoit 1 h 30 de sommeil et en obtient 15 minutes, entre les lumières et les bruits. À la troisième, même chose. À la quatrième, Gressoney, 205 kilomètres, il a 2 h 30 de retard sur son plan. Le plan n’est pas faux. Il est simplement en train de devenir autre chose.
Un skipper qui prépare une transatlantique connaît cela mieux que personne. Il trace une route sur la carte, il calcule des temps de passage en fonction des fichiers météo, il imprime tout cela, et il sait, en l’imprimant, que le vent n’aura lu aucun de ses fichiers. Il ne fait pas ce travail pour la route. Il le fait pour ce que la route a déposé en lui pendant qu’il la traçait : une connaissance des options, des passages délicats, des moments où il faudra choisir entre le nord et le sud, qui lui permettra de décider vite le jour où la dépression arrivera 12 heures plus tôt que prévu.
Henry Mintzberg, chercheur en management, a montré la même chose pour les organisations : la stratégie qu’une entreprise suit réellement n’est presque jamais celle qu’elle avait écrite, elle émerge de mille décisions locales qui, après coup seulement, dessinent une cohérence. La feuille plastifiée finira trempée et illisible au fond du sac. Mais ce qu’elle a laissé dans la tête, non…
Tout cet article tient dans cet écart entre le papier et le cerveau. Et dans une question qu’on évite : quand le papier a cessé de servir, à quoi se fie-t-on ?
Ce que le plan ne prévoit jamais
Relisez la liste de ce qui est arrivé à Guillaume entre Courmayeur et Gressoney. Une douleur au dos qui part et des mollets qui chauffent sur le premier col parce qu’il est parti vite pour éviter les bouchons. Une salle de sieste trop bruyante et un refuge trop chaud, où les participants d’une autre course sont prioritaires sur les lits. Des échauffements sous l’avant du pied qu’il crème tous les 15 kilomètres puis une portion annoncée facile qui ne l’est pas. En faut, aucun de ces événements ne figurait dans son plan, et aucun ne l’aurait fait abandonner. C’est leur somme qui, au bout de 3 nuits, l’a mis 2 h 30 en retard sans qu’il puisse dire à quel moment précis cela s’est joué.
Il existe un mot pour cela, et il nous vient, paradoxalement, d’un théoricien du 19e siècle qui pensait à tout autre chose que le trail. Il l’appelait la friction : l’écart, inévitable et cumulatif, entre une entreprise sur le papier et la même entreprise dans le réel, fait de 1000 petits contretemps dont aucun n’est grave en soi mais dont la somme épuise, et qui transforme la chose la plus simple en quelque chose de difficile. Je retiens le mot et je laisse le reste, parce qu’il décrit avec une précision rare ce qui vide les bases de vie ou les ravitaillements.
À quoi s’ajoute ce que le même auteur appelait le brouillard, cette part d’information toujours manquante, ambiguë ou fausse au moment où il faut décider. Guillaume arrive à Cogne « complètement vidé » et commence à douter de sa capacité à finir ; c’est l’assistance d’un autre coureur qui lui dit que tout le monde est dans cet état, et cette seule information, qu’il n’avait aucun moyen d’obtenir seul, le remet en route. Le brouillard, en ultra, c’est de ne pas savoir si ce qu’on ressent est normal.
Face à la friction et au brouillard, ce qui compte n’est plus l’intelligence du plan mais une qualité que les guides de haute montagne connaissent bien et qu’ils peinent à nommer : la capacité à saisir d’un regard la vérité d’une situation, un ciel qui tourne, une neige qui ne porte plus, un client qui ralentit d’une manière qui n’est pas la fatigue ordinaire, et le courage d’agir sur cette perception sans attendre d’en avoir la preuve. Les anciens appelaient ça le coup d’œil.
Nous sommes au cœur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’intuition experte.
Mais le guide de montagne a sur le coureur d’ultra un avantage qu’on ne remarque jamais, et qui change tout. Le guide qui décide de faire demi-tour n’est pas celui qui a le plus souffert dans la montée ; il est reposé par rapport à ses clients, il a gardé de la marge, il décide pour d’autres que lui.
Il en va de même du chirurgien qui opère avec un anesthésiste frais à côté de lui, du skipper dont l’équipier dort pendant qu’il barre, de la dirigeante dont le conseil d’administration ne vit pas sa crise à sa place. Dans tous ces métiers de décision sous pression, il y a quelqu’un de reposé derrière celui qui s’épuise. En ultra, le stratège et l’exécutant sont la même personne. Celui qui doit décider à la 30e heure est précisément celui qui n’est plus en état de le faire, et il n’y a personne derrière lui.
C’est cette solitude-là qui rend la question de l’intuition si urgente, et si piégée.
À quelle intuition peut-on se fier ?
Dans la descente vers Niel, la 4e nuit, Guillaume s’endort en marchant et se tord la cheville. Il le raconte en une ligne, comme un fait divers, et c’est pourtant le moment le plus instructif de son récit. Quelques heures plus tôt, au pied du Loson, il avait eu l’intuition qu’il fallait dormir avant d’attaquer la montée, et il ne l’avait pas suivie parce qu’il était en avance sur ses temps. À Niel, après la cheville, il dort 15 minutes sur le gazon à côté de la cloche qui sonne à chaque coureur. Il ne décide pas de dormir mais son corps a décidé pour lui, en le couchant dans une descente de pierres.
On oppose volontiers stratégie et intuition, comme si l’une relevait du calcul et l’autre d’une inspiration venue d’on ne sait où. Mais c’est un faux couple… et c’est Gary Klein qui l’a montré le premier. Ce psychologue américain a passé des années à observer des chefs pompiers, des infirmières de réanimation néonatale, des contrôleurs aériens, pour comprendre comment ils décidaient sous pression, et ce qu’il a trouvé contredisait les manuels. L’expert ne compare presque jamais plusieurs options mais reconnaît une situation, une réponse plausible qui s’impose à lui. Il la simule mentalement en une fraction de seconde, et il ne cherche ailleurs que si la simulation coince. Les infirmières de réanimation qu’il a étudiées repéraient une infection chez un nourrisson plusieurs heures avant que les analyses ne la confirment, sans pouvoir dire ce qu’elles avaient vu ; en les interrogeant longuement, Klein a reconstitué une dizaine d’indices minuscules, une couleur de peau, une manière de téter, qu’aucune d’elles n’aurait su énumérer sur le moment. Herbert Simon, économiste et prix Nobel, avait résumé cela avant tout le monde : l’intuition n’est rien d’autre que de la reconnaissance et des milliers d’heures condensées en un pressentiment.
Reste la question que tout coureur se pose sans la formuler : quand ce pressentiment est-il fiable ?
Et c’est ici qu’intervient l’un des articles les plus étonnants de la psychologie contemporaine. En 2009, Daniel Kahneman, prix Nobel lui aussi, qui avait bâti son œuvre sur les erreurs de l’intuition, et Gary Klein, qui avait bâti la sienne sur ses réussites, ont accepté d’écrire ensemble pour établir leur désaccord. Ils ont intitulé le résultat « un échec à être en désaccord », parce qu’à leur surprise ils sont tombés d’accord sur 2 conditions. L’intuition est fiable quand l’environnement est suffisamment régulier pour être prévisible, et quand la personne a eu l’occasion d’en apprendre les régularités avec des retours rapides et clairs.
Les échecs, l’anesthésie, la lutte contre l’incendie remplissent ces conditions. La finance et le recrutement, non. Et ils ajoutent une phrase qu’il faudrait afficher dans tous les bureaux de direction et dans toutes les bases de vie : le sentiment subjectif de certitude n’est pas un indicateur fiable de la justesse du jugement.
Appliquée à l’ultra, cette grille donne une réponse double, et c’est elle qui devrait guider votre prochain ultra.
L’intuition d’un traileur sur son allure en montée, sur l’appui à prendre dans une descente de rempart, sur le moment où il faut manger, a été construite sur des centaines de sorties avec un retour immédiat : on accélère, on le paie dans l’heure. Cet environnement-là est régulier, et cette intuition-là mérite confiance. Son intuition sur son propre état à la 35e heure, en revanche, repose sur 2 ou 3 nuits blanches en course dans toute une vie, dans des conditions qui ne se sont jamais répétées, avec un retour qui arrive 30 heures après la décision.
Robin Hogarth, psychologue de la décision, appelle cela un environnement d’apprentissage hostile, un milieu où l’on peut pratiquer pendant des années sans jamais rien apprendre de fiable, parce que les retours sont trop rares ou trop tardifs pour corriger les erreurs. L’ultra est régulier sur ses détails et hostile sur son ensemble. Guillaume avait raison au pied du Loson et il ne le saura qu’à Niel, 20 heures et une cheville plus tard. C’est un retour trop lent pour éduquer quoi que ce soit.
Le même raisonnement vaut hors des sentiers. L’intuition d’une directrice commerciale sur un client qu’elle suit depuis 10 ans vaut quelque chose ; son intuition sur un marché qu’elle découvre ressemble davantage à de l’excès de confiance, et le sentiment de certitude est le même dans les 2 cas.
Le corps est un instrument, pas un oracle
Dans la descente vers Ollomont, la 5ème nuit, une douleur se réveille dans le quadriceps droit de Guillaume, et ce qu’il écrit alors mérite qu’on s’y arrête : cette douleur, dit-il, lui rappelle une contracture survenue sur la Diagonale des Fous 2024 à La Possession, qui l’avait fait passer tout près de l’abandon. En une phrase, il vient de décrire ce que certaines recherches en neuroscience mettent des pages à expliquer : le signal est dans la cuisse. L’interprétation vient de La Possession, 2 ans plus tôt, et c’est l’interprétation, non le signal, qui va décider de la suite.
Antonio Damasio, neurologue portugais, a proposé dans les années 1990 une hypothèse qui a profondément changé notre façon de penser la décision : avant toute délibération, le corps marque les options qui se présentent d’un signal affectif, une légère accélération du cœur, un serrement à l’estomac, un relâchement, et ces marqueurs somatiques, représentés notamment dans l’insula, orientent le choix avant que la raison ne s’en mêle. C’est une théorie discutée, et ses preuves empiriques sont moins solides que sa célébrité, mais elle décrit quelque chose que tout traileur reconnaît : le corps a un avis, et il le donne avant qu’on le lui demande.
Sauf que cet avis n’est pas toujours bon, et une expérience publiée en 2010 dans Psychological Science par le psychologue Barnaby Dunn apporte ici une nuance décisive. Les personnes qui perçoivent le mieux leurs propres battements cardiaques prennent de meilleures décisions intuitives quand leurs signaux corporels vont dans le bon sens, et de pires décisions quand ils vont dans le mauvais. Autrement dit, une intéroception fine amplifie ce que le corps dit, qu’il ait raison ou tort. Chez des patients souffrant de trouble panique, une perception cardiaque aiguë est même associée à de moins bonnes décisions, parce que chaque battement y est lu comme une menace.
Philippe Tran, médecin généraliste, a terminé l’UTMB 2023 totalement courbé, avec une déchirure de l’oblique traînée sur les 40 derniers kilomètres, et il en parle avec une légèreté qui dit tout de la lecture qu’il a faite du signal : ce n’était pas grave, ça faisait juste mal. Sa femme, qui l’a vu arriver, n’a pas fait la même lecture, et lui a dit « plus jamais dans cet état ». Je ne juge ni l’un ni l’autre. Je note que le même corps a produit la même information, et que 2 cerveaux en ont tiré 2 décisions opposées, dont l’une seulement était reposée.
La leçon pour l’endurance est forte, et elle est au centre de ce que nous enseignons à l’ISMe. Entraîner l’écoute du corps ne suffit pas. Il faut entraîner l’interprétation de ce qu’on entend. Un cœur qui s’emballe dans la montée du Maïdo n’est pas un danger en soi, c’est la lecture qu’on en fait qui le transforme en information ou en panique. Et « je me sens bien, j’accélère » au kilomètre 40 n’est pas une intuition, c’est une euphorie, c’est-à-dire un affect qui s’est déguisé en connaissance et qui se paiera 60 kilomètres plus loin. L’outil que nous appelons la pyramide de la fatigabilité sert précisément à cela : séparer la sensation, qui est une donnée, de l’interprétation qu’on en fait, qui se fait passer pour de l’intuition.
L’image qui me vient est celle du marin qui lit le vent sur la surface de l’eau avant qu’il n’arrive aux voiles. Ce n’est pas un don. C’est une mer regardée longtemps, et surtout une mer sur laquelle il s’est trompé assez souvent pour avoir appris à distinguer la risée qui vient de celle qu’il espère.
Moins, c’est mieux …
Voici où l’on arrive au vrai sujet, qui n’est pas l’intuition contre les données, mais quelque chose de plus intéressant.
Gerd Gigerenzer, psychologue à l’Institut Max-Planck de Berlin, a consacré sa carrière à une idée qui dérange les ingénieurs : dans un environnement incertain, des règles simples battent régulièrement des modèles complexes, non pas malgré leur simplicité mais à cause d’elle. Un modèle qui intègre 15 variables s’ajuste au bruit des données passées et se trompe sur les données futures ; une règle qui n’en retient qu’une ou 2 ignore le bruit et tient. Il appelle cela l’effet « moins, c’est mieux », et il l’a vérifié de la médecine d’urgence à la finance. Un joueur de baseball qui rattrape une balle haute ne calcule pas sa trajectoire ; il court en gardant constant l’angle entre son regard et la balle, une seule règle, et il arrive au bon endroit.
C’est l’argument que cherchent ceux qui se méfient de la montre, et il est bien plus solide que « faites confiance à votre ventre ». Il ne dit pas de jeter les données mais il dit qu’en course, 3 règles écrites à froid valent mieux qu’un tableau de bord, et ce pour une raison que les neurosciences précisent : les revues récentes sur l’oxygénation du cortex préfrontal pendant l’effort suggèrent que les fonctions exécutives, celles qui planifient, comparent et inhibent, participent aux décisions d’allure et d’arrêt, et qu’au-delà de certaines intensités ou durées cette oxygénation décroche. L’organe de la stratégie est aussi celui que l’effort fragilise en premier. C’est précisément quand on aurait le plus besoin de lucidité qu’elle se dérobe, et un tableau de bord à 12 chiffres demande une lucidité qu’on n’aura plus !
Il faut dire un mot de la montre elle-même, parce que le débat est mal posé. Le philosophe Andy Clark a montré que nos outils font partie de notre esprit au sens strict : un carnet qui tient lieu de mémoire, des bâtons qui prolongent la proprioception jusqu’à leur pointe, une montre qui porte le sens de l’allure. La question n’est donc pas de courir avec ou sans, mais de savoir ce qu’on lui délègue et ce qu’on garde. Déléguer l’heure du prochain gel est une bonne idée, parce que cela libère du préfrontal pour autre chose. Lui déléguer la décision de continuer est une mauvaise idée, parce qu’elle ne sait rien de ce qui compte. Caroline Chaverot, qui a gagné le Lavaredo en 2013, dit la même chose avec d’autres mots quand elle regrette qu’avec Strava les gens fassent de chaque sortie une compétition : l’outil est devenu le juge…
Et ce qui compte, les données de terrain le disent, c’est moins tenir le plan que limiter la dérive, même si elles ne s’accordent pas sur ce que dérive veut dire.
Sur 13 829 résultats de l’UTMB, l’équipe de Daniel Suter et Beat Knechtle, à Zurich, a trouvé qu’une allure régulière est associée à des temps plus rapides, chez les hommes comme chez les femmes. L’association est modeste, et les auteurs ne tranchent pas entre 2 lectures : la régularité fait-elle la performance, ou les plus forts sont-ils simplement ceux qui parviennent à rester réguliers ?
Sur un ultra de montagne de 106 kilomètres, Hugo Kerhervé, Guillaume Millet et Colin Solomon ont équipé 15 coureurs d’un GPS et d’un dictaphone, et ont trouvé 2 choses qui se contredisent en apparence. La performance était d’abord liée au temps total passé à l’arrêt, et très fortement. Mais elle était aussi liée à l’ampleur du ralentissement au fil de la course : les plus rapides n’étaient pas ceux qui tenaient une allure régulière, c’étaient ceux qui avaient le plus ralenti, comme s’ils avaient anticipé le relief et la fatigue plutôt que de les subir. L’étude ne dit pas où se perd ce temps à l’arrêt. Mais mon expérience de base de vie me fait penser qu’il se perd davantage dans l’indécision que dans le soin, mais c’est une observation, pas un résultat.
Régularité ou ralentissement anticipé, les 2 études se rejoignent sur un point, et le Tor des Géants le confirme : l’équipe de Saugy y a observé moins de dommages musculaires que sur des formats 2 fois plus courts, qu’elle attribue à une régulation anticipatrice dès la première moitié. Plus la course est longue, plus la stratégie consiste à renoncer tôt à une partie de ses moyens. Guillaume, qui a laissé partir Gildas dès le premier col « sous peine d’exploser dès le début », a fait exactement cela, et c’est sans doute pour cela qu’il a fini.
Je propose de penser tout cela en 3 niveaux emboîtés, qui recoupent le modèle Comprendre, Réguler, Relier que nous utilisons à l’ISMe.
Le sens, qui répond à « au nom de quoi suis-je sur cette ligne de départ » et qui ne bouge pas de toute l’épreuve. La stratégie, qui répartit les ressources et se décide avant. La tactique, qui répond à « que fais-je maintenant » et qui change toutes les heures. La compétence mentale décisive n’est pas de les connaître, c’est de savoir à quel niveau se situe le problème qu’on a devant soi.
La performance n’existe pas ?
Revenons à Gressoney, 205 kilomètres, mercredi soir, 2 h 30 de retard sur le plan. Guillaume est-il en train de performer ? Selon le tableau plastifié, non : il est derrière. Selon la barrière horaire, oui : il a près de 10 heures d’avance. Selon son corps, la question n’a pas de sens, puisqu’il fait ce qu’il peut avec 15 minutes de sommeil par base de vie, et que ce qu’il peut change d’heure en heure. Les 3 réponses sont vraies en même temps, et c’est précisément ce que François Bigrel, entraîneur et formateur d’entraîneurs, a essayé de penser dans un petit livre de 2015 publié en Nouvelle-Calédonie, que Jacques Saury, le chercheur nantais de l’approche énactive en sport, cite comme une référence.
Bigrel distingue 3 univers de compréhension de la performance, et il prend soin de ne pas les hiérarchiser.
- Le premier est celui de la mesure : watts, allures, temps de passage, moyennes de groupe. Il est réducteur par construction, et il est indispensable, parce qu’il donne des repères sans lesquels on ne saurait même pas que Guillaume a 2 h 30 de retard.
- Le deuxième est celui de la complexité : le contexte, les interactions entre physiologie, psychologie et environnement, le caractère non linéaire du vivant, où la même cause ne produit pas 2 fois le même effet. C’est dans cet univers que se loge le désaccord entre Suter et Kerhervé sur la régularité, et il n’a rien d’embarrassant : le terrain change la réponse, et c’est normal.
- Le troisième univers est celui que Bigrel résume d’une formule qui sonne comme une provocation : la performance n’existe pas. Non qu’elle soit une illusion, mais elle n’est pas une chose qu’on atteint. Elle est une émergence, le résultat passager d’une adaptation continue entre un individu et ce qui lui arrive, et elle n’appartient qu’à celui qui la vit, dans l’instant où il la vit. Le chrono en est une trace, comme la photographie est une trace de la lumière. Personne ne confond les 2.
Il faut tirer de cela 2 conséquences, et se garder d’une troisième.
La première concerne les moyennes. Les 13 829 résultats de Suter sont une moyenne, et personne n’a jamais couru l’UTMB en moyenne. C’est le piège que Bigrel nomme en premier : un entraîneur n’entraîne pas une moyenne, il entraîne quelqu’un, et appliquer au terrain ce que la recherche a mesuré sur un groupe, sans se demander à qui cela s’applique, est une erreur de méthode qu’on commet d’autant plus volontiers que les chiffres sont gros. Cela rejoint Hogarth : ce que Guillaume a appris à Niel, à propos du sommeil et de lui-même, ne vaut pour personne d’autre, et ce n’est pas un défaut de son apprentissage, c’est sa nature.
La seconde concerne l’individu lui-même. Bigrel emprunte au philosophe Gilbert Simondon le concept d’individuation : un individu n’est pas un être achevé qui traverserait les événements en restant le même, c’est un processus, une mise en forme jamais terminée, et chaque épreuve le reconfigure. Appliqué au Grand Raid, cela veut dire une chose très concrète et un peu vertigineuse. Celui qui s’assoit à la table de la cuisine pour écrire ses 3 règles n’est pas celui qui les lira au Maïdo à 2 heures du matin. Ce ne sont pas 2 états du même coureur, ce sont 2 coureurs, et le premier écrit une lettre au second sans savoir tout à fait qui il sera. Toute la stratégie en endurance tient dans cette correspondance entre un individu reposé et un individu que la course est en train de fabriquer, et c’est pour cela qu’elle ne peut pas être un programme gravé, seulement un recalibrage permanent.
La troisième conséquence, celle qu’il faut refuser, est la plus tentante. Si la performance n’existe pas, pourquoi se préparer, pourquoi mesurer, pourquoi écrire des règles ? Parce que Bigrel ne dit pas que le premier univers est faux ; il dit qu’il est insuffisant seul.
Les 3 règles de la fiche sont réductrices par construction, et c’est leur vertu : elles sont les repères qu’un individu en cours de transformation pourra encore lire quand il ne saura plus qui il est. Dire que la performance est une émergence ne dispense d’aucune préparation. Cela change seulement ce qu’on attend d’elle : non pas qu’elle produise le résultat, mais qu’elle rende l’adaptation possible. Et cela dit quelque chose de ce que la montre affiche à l’arrivée. Un temps n’est pas ce que vous valez mais c’est ce qui a émergé, cette fois-là, entre vous et un sentier, et la prochaine fois émergera autre chose.
Bosses, 23 heures
Il faut maintenant raconter la fin du Tor de Guillaume, parce qu’elle contient le cas que la théorie ne règle pas.
Entre Ponteille et Bosses, la 5ème nuit, son genou gauche se met à gonfler. Il arrive au poste à 23 heures et il arrive à peine à marcher ; le genou a doublé de volume, il ne plie presque plus, cela ressemble à un épanchement. Il reste 30 kilomètres, un col à 2 900 mètres et 2 000 mètres de descente. Le poste ne ferme qu’à 8 heures. Il décide de s’arrêter plusieurs heures pour dormir. Tony, le coureur qu’il a rencontré 3 nuits plus tôt et avec qui il fait route depuis, repart au bout de 2 heures, désolé. Et Guillaume envoie un message à sa femme pour lui dire que son genou a décidé qu’il devait s’arrêter là.
Lisez bien la phrase : ce n’est pas lui qui a décidé, c’est son genou ! Il a transféré la décision à un organe, parce qu’à 23 heures, la 5ème nuit, avec 15 minutes de sommeil par base de vie, il n’y a plus personne en lui pour la prendre. Sa femme le réconforte, lui dit que c’est déjà bien d’avoir fait tout cela. Et puis il dort, et quelque chose change. Il se dit qu’il serait dommage de baisser les bras à moins de 30 kilomètres sans avoir essayé. Il prend un antalgique, se pose un strap sur le genou en regardant un tutoriel sur son téléphone, mange comme il faut, et repart à 3 heures du matin. Il met 6 heures à descendre 4,5 kilomètres jusqu’au refuge Bertone, un bâton cassé dans une chute, l’autre genou qui souffre à force de compenser. Tony, qui l’y attend en profitant de ses derniers moments de course, n’en croit pas ses yeux et lui prête ses bâtons, trop courts. Ils arrivent ensemble à Courmayeur.
Je n’ai pas de jugement à porter sur cette décision, et je me méfie de ceux qui en auraient un, dans un sens comme dans l’autre. Ce que je vois, c’est un problème qui n’était pas tactique, un genou doublé de volume n’est pas une nausée, et qui n’était pas non plus une crise de sens, puisque le sens tenait. C’était un problème du 3ème type, celui que ni le plan ni l’intuition ne tranchent, et qui s’appelle une question médicale posée à quelqu’un qui n’est plus en état d’y répondre. Il a fait la seule chose qui était à sa portée : il a acheté du temps… Dormir d’abord, décider ensuite. Et il a eu, au bout du fil, une voix reposée qui ne lui a pas dit quoi faire.
C’est exactement ce qu’il faut préparer pour votre course, quand elle devient impossible. Non pas la réponse, qu’on ne peut pas connaître d’avance. Mais la règle qui dit qu’on ne décide rien d’irréversible sans avoir dormi, et le nom de la personne qu’on appelle.
Ce qu’on peut encore faire d’ici la course
Il reste quelques jours, et ce n’est pas le moment de travailler les questions lourdes. C’est le moment d’écrire 3 choses, à froid, et de les plastifier à la place du tableau d’allures.
Le cap, en une phrase, sans chiffre. Pourquoi vous êtes là. Pas l’objectif de temps, qui bougera, mais ce qui restera debout quand il aura explosé. Roxana et Radu, derniers finishers de l’UTMB 2022, qui se lèvent à 3 h 30 tous les matins pour courir avant le travail et qui ont perdu des amis en route, refusent le mot sacrifice : personne ne les a forcés, disent-ils, ce sont des efforts, pas des sacrifices. Cette phrase-là est un cap. Elle ne contient aucun chiffre et elle tient à la 40e heure. L’athlète qui ne dispose que d’objectifs chiffrés se retrouve sans boussole au kilomètre 80 ; celui qui sait pourquoi il est venu conserve une direction. Vous pouvez ensuite écrire l’objectif chiffré et 2 objectifs de repli que vous accepteriez. Le cap ne bouge pas, les objectifs oui…
3 règles non négociables. Écrites maintenant, par le cerveau reposé, pour le cerveau qui ne le sera plus. Et portant sur ce que vous ferez, non sur ce que vous ressentirez, parce qu’un seuil qui demande d’interpréter un symptôme exige précisément la lucidité qui vous manquera. « Je ne repars pas d’un ravitaillement sans avoir mangé, même sans faim. » « Si un signal de mon corps m’inquiète, je le dis à voix haute à quelqu’un, assistant, bénévole ou coureur, avant de décider quoi que ce soit. » « Je ne décide rien d’irréversible sans avoir dormi, ni dans une descente. » 3 règles, pas 10, parce que Gigerenzer a raison et parce qu’à la 30e heure vous n’en retiendrez pas davantage. Guillaume, au pied du Loson, n’avait pas de règle sur le sommeil ; il avait une avance sur ses temps, et l’avance a gagné. C’est ici que l’intuition et la stratégie se rejoignent : une règle écrite à froid est une intuition qu’on a mise par écrit avant que la fatigue ne l’abîme.
Ce que vous regardez, et quand. Décidez maintenant à quels moments vous consulterez la montre, et pour quoi. L’heure du prochain gel, oui, à chaque alarme. L’allure, aux 3 ou 4 points de passage que vous aurez choisis, pas entre. La fréquence cardiaque, jamais seule, parce que dans la chaleur des cirques elle dérive sans rien dire de votre état réel. Le reste du temps, la montre est un bracelet.
Et une chose à régler avec ceux qui vous attendent, si vous en avez. Préparez qui a le droit de dire quoi. L’assistant consulte, le coureur décide, sauf sur les règles de sécurité convenues d’avance, où l’assistant a un droit de veto que le coureur a lui-même signé, à froid, la veille. La femme de Philippe Tran a formulé le sien après coup, à l’arrivée, en voyant son mari courbé en deux ; il aurait eu plus de poids écrit avant le départ, sur la même feuille que les 3 règles. C’est la seule façon d’avoir, malgré tout, quelqu’un de reposé derrière vous : il faut l’avoir nommé avant de partir, et lui avoir donné des consignes que votre cerveau épuisé ne pourra pas renégocier.
Quand le problème se présentera, et il se présentera, posez-vous une seule question avant toute autre : à quel niveau est-il ? Si c’est une nausée, une ampoule, une envie de dormir, c’est tactique, et vous avez une règle pour cela. Si c’est « qu’est-ce que je fais là », relisez la phrase du cap. Si c’est un genou qui a doublé de volume, c’est aucun des 2, et la seule règle qui vaille est celle du temps : dormir, puis appeler…
Il est rare que ces 3 cas se confondent vraiment. Il est fréquent qu’on les confonde parce qu’on est fatigué.
Ce que je ne sais pas
J’ai écrit tout cela comme si l’ultra était un environnement hostile à l’intuition, et c’est vrai pour la plupart d’entre nous. 2 ultras par an, c’est déjà beaucoup pour un corps ; c’est très peu pour un apprentissage, puisque cela fait 2 fois par an qu’on traverse la 30e heure, dans des conditions qui ne se répètent jamais, et une vingtaine de fois dans toute une vie de coureur. Ce n’est pas assez pour que le cerveau y reconnaisse quoi que ce soit de fiable. Mais Tony, le compagnon de route de Guillaume, est de ceux qui s’arrêtent pour dormir au bord du sentier dès que le besoin se présente, sans attendre le ravitaillement, et il est arrivé à Courmayeur en ayant profité de ses derniers kilomètres plutôt qu’en les subissant. Je connais des coureurs qui ont terminé 20 ou 30 ultras, et quelque chose chez eux ressemble à ce que Klein a vu chez ses infirmières : ils savent, sans pouvoir le dire, qu’il faut dormir maintenant et non dans une heure, et ils ont raison plus souvent que le hasard. L’ultra devient-il régulier pour ceux qui l’ont assez couru ? Ou bien ce qu’ils ont appris n’est-il pas une intuition de la course, mais une intuition d’eux-mêmes, construite nuit après nuit, et qui ne vaudrait pour personne d’autre ?
Je n’ai pas la réponse, et je me méfie de ceux qui l’ont. Mais il y a une question plus dérangeante, qui concerne ceux qui, comme moi, accompagnent. Notre propre intuition, celle qui nous fait « sentir » qu’un athlète va lâcher ou qu’il va tenir, a-t-elle jamais été vérifiée ? Nous nous souvenons des fois où nous avons eu raison. Les autres, nous les avons attribuées à autre chose.
Bonne course à tous… Et plastifiez la bonne feuille.
Pour aller plus loin…
Cet article s’appuie sur une note de travail que nous avons préparée à l’ISMe, l’Institut Santé & Mental Endurance, sur la stratégie et la décision en endurance, et sur le récit de course de Guillaume, que je remercie de me l’avoir confié. Il prolonge le premier de nos Carnets d’exploration, « Un cerveau de survivant dans un monde de performance », proposé à nos adhérents, et le deuxième, « Douter avec », consacré à l’esprit critique, où la question de la fiabilité de l’intuition est traitée pour elle-même.
La pyramide de la fatigabilité, les règles de décision écrites à froid et le travail du dictionnaire intéroceptif sont enseignés dans notre formation Praticien en préparation mentale, PRAT 1. PRAT 2 ouvre en février 2027.
Programme et carnets sur mentalendurance.fr.
Références
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